Canaletto en maestro au centre d’art Caumont d’Aix-en-Provence

Venise le Grand Canal avec l'église San Geremia, le Palais Labia et l'accès au Cannaregio. Photo: Valérie MaillardNous vous l’avions présentée dans la sélection des expositions de l’été à voir jusqu’au 13 septembre. L’exposition Canaletto au centre d’art Caumont d’Aix-en-Provence a été prolongée d’une semaine jusqu’au 20 septembre. Voici donc quelques jours supplémentaires pour en profiter, pour ceux qui ont la chance d’habiter ou de pouvoir se déplacer du côté de la capitale historique de la Provence, autrefois désignée par la douce périphrase de « Belle endormie ».

Endormie Aix ? Certes, la ville qui a vu naître et mourir Cézanne ne l’est pas. Du point de vue artistique pour le moins. Preuve encore, s’il en fallait, avec l’ouverture en mai dernier de la nouvelle institution culturelle Caumont Centre d’art. Caumont, du nom de ce coquet hôtel particulier du XVIIIème qui l’héberge, situé à deux pas du cours Mirabeau. L’hôtel fut érigé par la volonté du marquis de Cabannes. Il devint par la suite la propriété de la famille de Caumont. Pendant la Seconde Guerre mondiale il fut un haut lieu de la Résistance. La paix retrouvée on le transforma en conservatoire municipal de musique et de danse. Finalement, en 2010, la ville d’Aix-en-Provence le cède à Culturespaces (1) pour financer la construction de son nouveau conservatoire. Dix-huit mois de travaux de restauration et 12 millions d’euros plus tard, le voilà devenu centre d’art avec la vocation de programmer deux grandes expositions annuelles. « Canaletto, Rome–Londres–Venise, le triomphe de la lumière » constitue l’exposition inaugurale.

Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto, est surtout connu (avec Bernardo Bellotto et Francesco Guardi) comme l’un des représentants du genre de la « veduta », création artistique du XVIIIème siècle vénitien. Genre dans lequel il excellait. Les « vedute » sont des représentations de paysages urbains en perspective, particulièrement prisées à cette époque. Mais à ses débuts, Canaletto est surtout un peintre de décors de théâtre, tout comme son père, Bernardo Canal. A Rome, où il l’accompagne pour la commande d’un théâtre, il profite de son temps libre pour dessiner une série de « vues d’après nature » et se constitue ainsi un répertoire de sujets qu’il utilise pour peindre des « caprices ». « Capriccio » en italien, « caprice » ou encore « fantaisie » dans notre langue, est un terme utilisé en peinture pour qualifier la représentation d’un paysage reconstruit par l’imagination. Canaletto peint plusieurs compositions fantaisistes, mais à son retour de Rome il va délaisser ce genre pour revenir au sujet qui retient son plus vif intérêt : sa ville natale de Venise.

Venise, la Piazetta (détail). Photo: VM

Venise, la Piazetta (détail). Photo: VM

Canaletto commence par croquer la place Saint-Marc, représentée dans ses premières œuvres depuis des points de vue divers, comme par exemple en plongée depuis la loge du Palais des Doges dans « La Place Saint-Marc » (1721). Le Grand Canal devient aussi l’un de ses motifs de prédilection. On a peut-être en tête le « Grand Canal vers le nord-est, du Palais Balbi au pont du Rialto » (1723), un tableau aussi magnifique qu’inquiétant de la cité lacustre, où menace un ciel chargé de nuages gris que ne chasse pas tout à fait encore l’éclaircie qui s’annonce. L’eau du canal n’apaise en rien la scène, sa masse verte imposante et immobile s’imposant par contraste avec l’agitation du ciel. L’orage est peut-être passé, en témoigne la voile mal affalée d’une embarcation précaire située au premier plan.

Une « veduta » a l’ambition de reproduire fidèlement le paysage urbain en s’attachant à la précision topographique et architecturale. Dans ses vues initiales de la place Saint-Marc et du Grand Canal, Canaletto compose ses sujets topographiques en usant de la même liberté qui guidait son pinceau dans ses caprices. Le peintre va explorer Venise sous toutes ses faces, multipliant les angles de description, réalisant là un véritable travail de reporter. Il crée ainsi la « veduta vénitienne ». Cette construction de l’image de Venise, qui le rendra célèbre dans toute l’Europe, est le fruit d’un travail savant et appliqué.

La camera obscura. Photo: Valérie Maillard

La camera oscura. Photo: Valérie Maillard

Canaletto utilise la « camera oscura » ou chambre noire, une « boîte » percée d’un trou unique qui capte les rayons lumineux émis par le sujet visé (un bâtiment, un paysage) et le projette sur la paroi opposée. On obtient ainsi une image réduite et inversée (que l’on peut rétablir à l’aide d’un miroir), image que Canaletto reproduisait par contour au crayon. Vous l’aurez deviné, la « camera oscura » n’est rien d’autre que l’ancêtre de l’appareil photographique.

De 1743 à 1745, l’architecture palladienne va beaucoup orienter le travail de Canaletto. Andrea Palladio (1508-1580) était un architecte théoricien de la Renaissance italienne. Ses édifices (la basilique San Giorgio Maggiore à Venise) et sa pensée ont un écho considérable en Angleterre au XVIIIème siècle, où naît un fort courant néo-palladien qui s’inspire à la fois de l’antique et de Palladio. Depuis ses débuts, les principaux commanditaires de Canaletto (comme Joseph Smith) sont anglais et admirateurs de Palladio, ce qui se retrouvera dans le travail du peintre. Joseph Smith, par exemple, lui commande treize dessus-de-porte sur le thème des bâtiments vénitiens de Palladio. L’un d’eux « Caprice avec le projet de Palladio pour le Rialto » (1744) est présent dans l’exposition.

"Caprice avec une église sur un colline" ( vers 1760). Détail. Photo: Valérie Maillard

« Caprice avec une église sur un colline » (vers 1760). Détail. Photo: VM

Les commandes de Canaletto se réduisent comme peau de chagrin au moment de la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748). Venise et l’Angleterre sont dans des camps ennemis et la guerre entraîne une forte diminution de la présence britannique à Venise. En 1746, Canaletto part pour Londres. Il a alors 49 ans. On ne connaît pas bien les vues anglaises exécutées par Canaletto durant son séjour anglais. L’exposition offre l’occasion – rare – de leur découverte. Lorsqu’il arrive à Londres, Canaletto s’installe dans l’actuel Soho. Dans ses tableaux, il réussit la synthèse entre le goût anglais pour les relevés topographiques et sa manière propre d’« amender » la réalité. Il alterne caprices et reportages dans lesquels il représente, par exemple, les bords de la Tamise ou les châteaux de ses commanditaires aristocrates. Des vues à l’aquarelle dont « The City of Westminster from Near the York Water Gate » (1746-1747) ont été prêtées pour l’exposition.

Mais la plus belle découverte pour la visiteuse que je fus est celle des dessins de Canaletto. Les historiens d’art ont dit de son neveu Belloto qu’il avait dans son œuvre peint des personnages dont les détails ne sont pas tout à fait présents mais recomposés par l’œil qui les regarde. C’était déjà vrai de Canaletto qui était son maître à l’atelier. Et si dans ses peintures cela se remarque souvent (observez les personnages au premier plan de ses « vedute » de Venise), ses dessins sont eux aussi d’une modernité remarquable par la simplicité du trait qui suggère plus qu’il ne décrit, comme dans ce « Caprice avec une église sur une colline » (vers 1760). On dirait presque une illustration…

Valérie Maillard

(1) Culturespaces  est une entreprise de valorisation et de gestion de monuments historiques de musées et de sites historiques. Elle gère 13 établissements dont le musée Jacquemart André de Paris.

« Canaletto, Rome–Londres–Venise. Le triomphe de la lumière », jusqu’au 13 septembre. Caumont Centre d’art, 3, rue Joseph Cabassol 13100 Aix-en-Provence.

Par ailleurs, le film « Cézanne au pays d’Aix » fait l’objet d’une projection quotidienne en continue dans la salle de l’auditorium et présente le parcours de l’artiste et sa passion pour sa région natale.

"The City of Westminster from Near the York Water Gate" (1746-1747). Photo: Valérie Maillard

« The City of Westminster from Near the York Water Gate » (1746-1747). Photo: VM

Venise, le grand canal. Photo: Valérie Maillard

Venise, le grand canal. Photo: Valérie Maillard

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