Nous étions les Mayfield

Joyce Carol Oates. Copyright: Star Black

Joyce Carol Oates. Copyright: Star Black

Que les aficionados de la prolifique romancière américaine Joyce Carol Oates – plus de cent titres à son actif – se réjouissent ! Deux nouveaux titres paraîtront en octobre aux Editions Philippe Rey : son roman « Carthage » ( 2014 ) et un recueil de nouvelles plus ancien « Terres amères » ( Sourland: Stories, 2010 ). Deux titres enfin traduits, une aubaine, en cette rentrée littéraire foisonnante !

On ne présente plus Joyce Carol Oates, femme de lettres américaine, à la fois poétesse, romancière, nouvelliste, dramaturge et essayiste née en 1938. Professeur de littérature anglaise à la célèbre université de Princeton, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires – elle a fait partie, à deux reprises, des finalistes du prix Nobel de littérature -, Joyce Carol Oates figure depuis longtemps au premier rang des écrivains contemporains. L’auteur de « Blonde » a notamment reçu le prix Femina étranger en 2005 pour « Les Chutes ».

Carthage est un chef d’oeuvre, n’ayons pas peur des mots. Un chef d’œuvre d’intelligence qui nous parle de culpabilité, de pardon et d’une possible rédemption. La noirceur du cœur humain y est disséquée comme jamais. Dostoïevski n’est pas bien loin.

L’histoire se déroule une nouvelle fois dans l’état de New York – dans la petite ville américaine de Carthage donc-, au nord-est des Etats-Unis, région où naquit et grandit Joyce Carol Oates et où se situent nombre de ses histoires. Les lieux nous sont depuis longtemps devenus familiers avec les monts Adirondacks et la Rivière Noire, décors déjà tragiques de Petit oiseau du ciel et de Mudwoman. Les lecteurs de Mudwoman ne sont pas prêts d’oublier l’eau fangeuse des marais de l’Adirondacks !

Carthage commence tel un thriller : Cressida Mayfield, âgée de 19 ans, disparaît une nuit de juillet 2005. Les recherches auxquelles le père de la jeune fille a pris une part active n’aboutissent à rien. Seul indice susceptible de mener à une piste quelconque : la jeune américaine a été vue pour la dernière fois en compagnie de Brett Kincaid, un vétéran de la guerre en Irak et ex-fiancé de Juliette, la sœur de Cressida. Principal suspect, Kincaid, victime de graves blessures physiques et psychologiques à la guerre, n’a qu’un vague souvenir de ce qui s’est passé cette nuit-là. Ses souvenirs sont enchevêtrés avec ceux d’une des guerres les plus sauvages et effroyables qui aient jamais eu lieu.

Comme le lecteur peut s’en douter, l’histoire va bien au-delà du simple suspense – même si celui-ci est présent du début jusqu’à la fin -. A travers le personnage de Brett Kincaid, l’auteur à la plume acerbe scrute le traumatisme de l’après 11 septembre en montrant l’engouement de toute une génération de jeunes Américains, issus en grande partie de la classe populaire, prêts à se faire tuer en héros pour lutter contre Saddam Hussein et la menace terroriste. Au traumatisme d’une famille suscité par la disparition de l’un de ses enfants fait écho le traumatisme d’une Amérique meurtrie dans sa chair par une guerre meurtrière qui n’avait pas lieu d’être. Une fois de plus la grande dame des lettres américaines fustige l’Amérique puritaine et bien pensante.

Pourtant tout semble aller pour le mieux chez les Mayfield avant cette nuit du 9 juillet 2005. Zeno Mayfield, avocat respecté et ancien maire de la ville, Arlette, son épouse, et leurs deux filles aux prénoms shakespeariens forment une famille unie et aimante. Les personnages semblent tout droit sortis d’un conte de fées. Juliette, l’aînée, est belle et populaire, Cressida, intelligente et singulière. Dotée d’une grande sensibilité artistique, la cadette écrit et dessine, préférant la solitude à la compagnie des autres. Fascinée par le monde étrange du dessinateur M. C. Escher, elle s’inspire des constructions complexes de l’artiste néerlandais. Juliette et Cressida, deux héroïnes de la littérature : tandis que la première incarne l’héroïne romantique par excellence, fidèle à son Roméo au point de préférer le suivre dans la mort plutôt que de vivre sans lui, la deuxième représente l’amante déloyale, trahissant Troïlus pour Diomède. La vie d’une personne peut-elle être prédestinée par son prénom? se demande Cressida.

Source image: Philippe Rey

Source image: Philippe Rey

La disparition tragique de la jeune fille fait voler la famille en éclats et marque à jamais chacun de ses membres de façon terrible, comme si chacun d’entre eux était sacrifié à l’histoire familiale.

La deuxième partie du récit reprend sept ans plus tard, en 2012, et l’on se gardera d’en dire plus afin de préserver l’intrigue.

Quelque vingt ans plus tôt, Joyce Carol Oates avait déjà abordé ce thème de la dislocation d’une famille suite à un drame ayant touché l’un d’entre eux dans le sublime « Nous étions les Mulvaney » (1996). De même dans Petit oiseau du ciel (2009), le meurtre sauvage de la mère sépare le père et le fils, rendant toute réunion totalement impossible. La famille est un tout indivisible et si l’on y touche, elle meurt, semble nous dire la romancière. On ne se relève pas d’un séisme.

Tout comme Michael Mulvaney dans « Nous étions les Mulvaney » et Delray Kruller dans « Petit oiseau du ciel », Zeno Mayfield perd totalement pied à la suite du drame. La disparition de sa cadette fera de lui un autre homme. Ce personnage terriblement humain ne peut que nous toucher profondément. Cressida Mayfield, jeune fille étrange et imprévisible, est d’une grande complexité, ce qui la rend passionnante de bout en bout.

Comme à l’accoutumée, Joyce Carol Oates a réussi de magnifiques portraits de personnages. La psychologie de chacun est décrite avec une telle minutie qu’ils semblent prendre vie entre les pages. Tous, à leur manière, nous émeuvent et nous hantent encore une fois la lecture achevée. Ce nouvel opus de Mrs Oates prouve une fois de plus l’immense talent de son auteur.

Isabelle Fauvel

« Carthage » de Joyce Carol Oates

Parution, le premier octobre. 608 pages, 24,50 euros.

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2 réponses à Nous étions les Mayfield

  1. de FOS dit :

    Voilà qui donne très envie de découvrir l’auteure et ses oeuvres.

  2. MAUREL Frédéric dit :

    …pas près d’oublier…

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