« Bravo », ou la vieillesse sans ménagements

"Bravo" sur le mur d'images Google. Photo: PHB/LSDPLes compilations de nouvelles sont souvent insatisfaisantes. On en a jamais assez si elles sont de bonne facture, elles lassent vite dans le cas contraire. Rien de tel avec ce que Régis Jauffret raconte dans son dernier ouvrage au titre provocateur : seize immersions dans le quotidien très banal d’individus des deux sexes parvenus à un âge avancé. Arthritiques de tous poils et goutteux de toutes affres, chaussez vite des lunettes roses et sifflez une Mort subite* avant de vous plonger dans cette rude lecture !

Avec « Bravo », publié au Seuil, Régis Jauffret met en scène la sénescence, vécue seul ou accompagné (pas mieux l’une que l’autre). Qui pensait la vie en couple préférable à la solitude pour négocier la dernière ligne droite referme le recueil ruiné de certitude. Qui tablait sur une progéniture consolatrice pour surmonter les tracas du grand âge, se voit confronté à un rapport aux vieux, devenu défavorable au point de les rendre haïssables.

L’auteur de « Asile de fous » (prix Femina 2005) tient le misérable journal intime des délitements des couples. Ecrit à la première personne, son livre excelle dans le détestable. S’il ne se glisse pas dans la peau du sujet, le lecteur est spectateur horrifié de l’engloutissement dans lequel s’abîme son partenaire. Et rien ne lui est épargné : descriptions physiques cruelles, petites mesquineries, pénibles têtes à têtes, soliloques vénéneux, échanges lapidaires… Des séquences célèbres reviennent en mémoire : les vociférations crescendo d’un Jean Yann éructant en bagnole dans « Nous ne vieillirons pas ensemble », les regards et les silences plus mortels que les mots que les époux haineux échangent dans Le chat.

Homme, femme, il y en a pour les deux genres. Encore que le trait apparaisse moins féroce pour le beau sexe. L’avenir de Monsieur est Madame, et à ce stade, il est grand temps qu’elle en profite !  » Les femmes sont comme les nourrissons, il faut les laisser pleurer jusqu’à épuisement« , professe un Adam qui confesse s’être accoutumé à la « rumeur  » des pleurs. On l’imagine moins dérangé que par le vrombissement de l’aspirateur… « Il ne m’a jamais trompée. A moins qu’il ne m’ait aimée au point d’être habile« , lui répond comme en écho une Eve désenchantée, revenue sans billet de retour du Jardin des délices.

Il faut être un peu maso et vaguement pervers pour poursuivre à son terme la lecture d’une telle publication sur l’âge et ses méfaits. La philosophie existentielle qui sous-tend l’ouvrage est pessimiste. Avec le temps va, tout s’en va et de sa clepsydre s’écoule le désespoir… ici décrit avec des mots justes. C’est cru, c’est trash, c’est abject à souhait mais on apprécie au fil des pages les sentences bien ajustées et les raffinements d’un cynisme achevé. Il faut dire que les anciens amants se détestent avec talent. Et qu’on a tous en nous quelque chose de Jauffret.

370Le temps est acide chlorhydrique. Distillé goutte à goutte, il délite les sentiments et ronge les corps. Il fait du vieillard anxieux un collectionneur malgré lui, occupant son temps à ordonnancer ses déchéances dans les intercalaires toujours plus épais de ses dossiers médicaux. La vieillesse est un naufrage à moins qu’en chavirant le bateau n’ait prématurément mis fin à la mortelle croisière. Merci au romancier de s’être fait orchestre du Titanic, prêtant à son ultime personnage le don de s’attendrir du concubin décrépit. Un compagnon dont le déclin, observe-t-il, « l’émeut comme un coucher de soleil« . Ouf !, un clap de fin beau comme le rayon vert. La couleur de l’espoir…

Guillemette de Fos

 

* Célèbre marque de bière belge

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