Une américaine sans filtre

Dix jours dans un asile, détail. Photo: PHB/LSDPPar principe un journaliste n’avance jamais masqué. Mais face à des univers clos, il peut travailler clandestinement, comme l’a fait un jour la journaliste Florence Aubenas afin de décrire, le quotidien des femmes de ménage sur un bateau de ligne. Cette technique n’est pas si nouvelle au point qu’en 1887, une journaliste de New York World, se voit chargée par son patron de se faufiler à l’intérieur d’un asile d’aliénées. Un livre « 10 jours à l’asile » qui vient d’être édité aux Editions du Sous-Sol.

Lui c’est Joseph Pulitzer qui créera en 1904 un fameux prix journalistique. Elle c’est Nellie Bly. Et lorsque le premier lui confie le 22 septembre 1887, un reportage quelque périlleux consistant à faire la lumière sur les pratiques de l’asile de Blackswell’s Island elle n’a que 23 ans.

On peut imaginer qu’un asile d’aliénées en 1887 n’était pas des plus amènes pour ses pensionnaires. Nellie Bly, sans tomber dans aucun travers sensationnaliste (sur les recommandations de Joseph Pultitzer), en fera un retour tellement neutre que paradoxalement, un vent souvent glacial souffle entre ses lignes. Son reportage secouera l’opinion au point qu’il entraînera une amélioration des conditions de vie des malades.

«Nous n’attendons rien de sensationnel, lui signifiera donc son patron, mais un récit honnête des faits. Distribuez les blâmes et les louanges comme bon vous semble du moment que vous vous en tenez à la vérité ». Et d’ajouter qu’elle devait prendre « garde » à ce « sourire » qu’elle affichait  en permanence . « Je m’en départirai », lui promit-elle peut-être avec malice. Un dialogue qu’on aurait aimé pouvoir écouter pour en connaître le ton exact.

Dès son arrivée sur l’île, après avoir simulé la folie, Nellie Bly nous indique qu’elle se départira également de « son rôle de démente », observant qu’une fois à l’intérieur, n’importe quel type de comportement, y compris normal, ne pouvait que corroborer le diagnostic initial.

Son exfiltration était prévue dix jours plus tard après quelques épisodes sanitaires comme d’être plongée et frottée nue dans une baignoire d’eau gelée et quelques parenthèses heureusement plus humaines. Nellie Blaye retranscrira tout avec une prose efficace mais logiquement désuète, bémol auquel le lecteur doit s’habituer.

"10 jours dans un asile" Photo: PHB.LSDP

« 10 jours dans un asile » Photo: PHB.LSDP

Il n’empêche que ce système d’incorporation littérale dans un sujet ne peut que faire mouche. On l’a vu récemment dans un article du Parisien où une reporter dudit journal, s’était fait passer comme pionne dans un collège, ramenant bien mieux qu’un récit accompagné, la réalité au quotidien.

Nellie Bly récidivera comme bonne, comme employée dans une usine et, nous promettent en fin d’ouvrage les Editions du Sous-Sol à travers deux prochains ouvrages, via « Un tour du monde en 72 jours » ou encore un périple de «Six mois au Mexique».

Le reportage non-organisé, dont le contenu final par définition, n’a été contrôlé par personne, est probablement ce qui se fait de mieux dans le domaine journalistique. Nellie Bly a été enterrée à 57 ans, infiltrée à jamais.

PHB

14 euros, aux Editions du Sous-Sol

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1 réponse à Une américaine sans filtre

  1. de FOS dit :

    En plus, c’est courageux.

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