J’avais une ferme en Afrique…

Source image: GallimardUne ressortie en salle, à Paris, au cinéma Les Fauvettes, de Out of Africa, le chef d’œuvre aux sept oscars de Sydney Pollack, fut l’occasion de relire le non moins magnifique roman autobiographique de Karen Blixen – en français, La ferme africaine – dont le film est, en partie, adapté.

La ferme africaine retrace les dix-sept années – de 1914 à 1931 – que la baronne von Blixen-Finecke (1886-1962), vécut au Kenya, colonie britannique à l’époque, alors qu’elle dirigeait une plantation de café. Ecrit en 1937, sous le pseudonyme d’Isak Dinesen, après que Karen Blixen eut regagné, ruinée et à regret, son Danemark natal, La ferme africaine est une véritable déclaration d’amour au continent africain : ses merveilleux paysages, ses animaux sauvages, ses indigènes, ses rites et traditions…

Le récit, sans respecter réellement d’ordre chronologique, est une compilation de souvenirs, d’images, de portraits et d’anecdotes. Il s’agit plus d’un recueil de morceaux choisis que d’un roman à proprement parler, une sorte de long poème en prose en hommage à l’Afrique pourrait-on dire. La ferme de Karen Blixen se situait au pied des Monts Ngong, à une dizaine de kilomètres de Nairobi. Le livre, d’ailleurs, s’ouvre sur cette phrase toute simple, empreinte d’une grande nostalgie, et pierre angulaire du roman : «  J’ai possédé une ferme en Afrique, au pied du Ngong. » Tel un leitmotiv, elle reviendra rythmer le film de Sydney Pollack : « I had a farm in Africa... » Située sur les hauteurs, à deux mille mètres d’altitude, la ferme de Karen était un peu trop élevée pour la culture du café, ce qui explique sans doute que l’affaire finit par péricliter. Le domaine était immense, composé également de terres non cultivées sur lesquelles vivaient de nombreux « squatters », des indigènes qui recevaient des terres en échange de journées de travail.

Karen Blixen s’est très vite prise d’affection pour les Africains, qu’ils soient Kikuyu, Masaï ou Somali et c’est là, selon nous, tout l’intérêt du livre. La romancière n’a pas son pareil pour parler des indigènes, d’égal à égal, avec beaucoup de considération. Dotée d’une grande sensibilité, elle les comprend, respecte leur culture, leur manière d’agir, leurs croyances et traditions. Et tout son art est de nous les faire connaître.

Le roman comporte de très beaux portraits d’indigènes : Kamante, le jeune Kikuyu avec qui elle continuera à correspondre longtemps après son retour au Danemark, Farah, son interprète Somali et homme de confiance, Esa, son premier cuisinier dont elle ne pourra malheureusement empêcher la fin tragique, Kinanjui, le vieux chef Kikuyu devenu son ami, Karomenya, le jeune sourd-muet à qui elle offrit un sifflet, Pooran Singh, le très populaire forgeron indien, Jama, le domestique Somali de son très cher ami Berkeley Cole… Karen a gardé les mêmes domestiques pendant toute la durée de son séjour en Afrique, preuve s’il en est qu’elle leur était profondément attachée.

On ne peut qu’être ému au récit de sa très jolie relation avec Kamante, ce petit garçon Kikuyu malade des jambes qu’elle encouragea à se soigner et qui devint un de ses fidèles domestiques et compagnon de tous les instants : soigneur de chiens, aide infirmier, puis cuisinier tout aussi génial qu’original. Ne sachant ni lire, ni écrire, il retenait les recettes par cœur et les associait aux invités auxquelles elles étaient destinées ou aux moments où il les avait élaborées pour la première fois. Grâce à lui, la table de Karen devint très réputée. Le Prince de Galles en personne honora la baronne de sa présence et la complimenta sur sa sauce Cumberland, pour la plus grande fierté du talentueux Kamante.

Karen raconte aussi avec beaucoup de tendresse ses amitiés européennes en Afrique : le vieux Knudsen, son compatriote aveugle à qui elle permit de vivre sur ses terres, Emmanuelson, le maître d’hôtel suédois qui avait été acteur de tragédie en des temps plus anciens, Lord Delamere, pour qui elle partit trois mois en safari afin de réapprovisionner son campement pendant la guerre, Ingrid Linstrom, jeune femme courageuse qui, tout comme Karen, tentait de diriger une ferme… Sans oublier ses deux amis les plus chers : Berkeley Cole et Denys Finch-Hatton. Le premier vivait dans une ferme sur le Mont Kenya et rendait souvent visite à la jeune femme, le deuxième, aventurier épris de liberté, avait déposé ses biens les plus précieux chez Karen – ses livres et son gramophone – et vivait chez elle, entre deux safaris. Leur histoire d’amour a été magnifiquement filmée par Sydney Pollack et immortalisée sous les traits de Meryl Streep et Robert Redford. Dans le roman, elle se lit entre les lignes, avec une infinie pudeur et une grande nostalgie. Les moments de plénitude et de bonheur intense sont des moments partagés avec ce compagnon tant aimé. La mort dramatique de Finch-Hatton, le 14 mai 1931, alors que Karen, complètement ruinée, se voit dans l’obligation de quitter l’Afrique, est le coup fatal que lui assène le destin. Mais le lecteur pourrait-il envisager pour Karen une vie en Afrique sans Finch-Hatton ?

La ferme africaine est également un hymne à la nature, à ses paysages et à ses animaux, ainsi qu’au rythme des saisons sur lequel est basée la vie de la ferme et de ses habitants – ainsi la saison des pluies, de la dernière semaine de mars à la mi-juin, est-elle un moment crucial pour les cultures, attendu par tous avec beaucoup de fébrilité, que nous dépeint la romancière avec beaucoup de minutie –. Pour le lecteur qui n’a jamais posé le pied sur le sol africain, ces images sont d’une grande force suggestive et émotionnelle.

Détail de la couverture du livre. Source image: Gallimard

Détail de la couverture du livre. Source image: Gallimard

Les animaux sauvages ( lions, buffles, gazelles, girafes, zèbres, flamands roses… ) sont décrits avec une grande empathie. Karen aimait les chasser lors de ses safaris et, plus que tout, les contempler du ciel lorsque Denys Finch-Hatton l’emmenait dans son avion à deux places survoler la savane. Leur beauté, à travers des descriptions d’une grande sensibilité, nous devient étrangement familière. C’est tout le talent de la romancière de réussir à nous faire partager son expérience africaine comme si nous avions toujours connu l’Afrique, une Afrique magnifiée par le souvenir et que, nous aussi, nous quittons à regret, une fois notre lecture achevée.

Isabelle Fauvel

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