La parenthèse du Bois de Cise

Le Bois de Cise. Photo: PHB/LSDPLorsque l’on découvre ou redécouvre le Bois de Cise, confidentielle station balnéaire proche de la Baie de Somme, on comprend mieux que Guillaume Apollinaire n’ait pas laissé plus de traces de ce séjour qu’une carte postale adressée à son ami Pablo Picasso. A part couver ou entretenir une dépression, il n’y pas ici de bonne raison de s’attarder, une fois bien rassasié de ce décor sans défaut.

Le jardin public qui s’en va en pente douce rejoindre une plage calée entre deux falaises est toujours là, mais l’hôtel où séjourna une semaine l’écrivain en août 1911 a disparu. L’endroit est beau. C’est un certain Jean-Baptiste Theulot qui, au 19e siècle, achète quelques dizaines d’hectares pour y créer un lieu de villégiature. La station de chemin de fer toute proche du Tréport va favoriser un essor qui restera néanmoins modeste jusqu’à aujourd’hui. Cette gare a au passage une caractéristique qui mérite le coup d’œil, elle a été construite au plus près de l’eau ce qui fait qu’en sortant de l’édifice, le voyageur débarqué de Saint-Lazare voit tout de suite la mer à ses pieds.

A quelques kilomètres, avant Ault, se trouve donc le Bois de Cise, son écrin de verdure, ses sentiers, ses jonquilles, ses jolies maisons, sa petite plage, ses falaises et la mer toute crayeuse. Il faut en profiter maintenant de ce panorama car il est question d’y implanter, en 2021, 62 éoliennes de 200 mètres de haut pour cause impérieuse de transit énergétique.

A part deux hôtels de luxe parfaits pour les névrosés argentés et implantés de part et d’autre de la plage, il n’y pas de commerce au Bois de Cise. On en fait une fois le tour, puis deux, puis trois et il est temps de remonter en voiture sauf à vouloir enclencher une dépression.

Guillaume Apollinaire s’y est rendu à l’invitation d’un Anglais ayant le projet d’«un annuaire d’art qui paraîtra mensuellement». Tout ce que l’on sait c’est qu’il n’y aura pas de suite et que «la mer, le bois et la falaise», empêchent le poète de travailler, sans compter «les coups de soleil sur tout le corps».

La vue depuis la page du Bois de Cise. Photo: PHB/LSDP

Depuis la page du Bois de Cise. Photo: PHB/LSDP

Sur sa carte postale à Picasso (le peintre se trouve à Céret dans les Pyrénées), datée du 17 août 1911, Apollinaire indique au recto qu’il a pris la décision de s’en aller sans trop attendre. Ce qu’il raconte sur le gérant de l’hôtel est la seule mais amusante anecdote à retenir : « Voici ici l’hôtel de la Plage où j’habite. Le propriétaire est un vieux suisse qui a passé 10 ans aux Indes et me raconte beaucoup d’histoires de tigres et de cobras. Pour la foule du 15 août, j’ai fait une affiche en vers, afin que les consommateurs payassent au moment où on les servait » : « Chers Clients, payez nous, à l’heure où l’on vous sert. Vous me ferez plaisir ». Signé : Monsieur Suter.

A Paris, les ennuis l’attendent. Apollinaire va être inquiété par la police pour une mauvaise histoire de statuettes volées au Louvre et qui, par extension, fera peser sur lui un soupçon de collusion relatif à rien de moins que la disparition de la Joconde. Après son séjour d’une semaine au Bois de Cise, il sera contraint d’en faire un autre, en septembre et sur un temps équivalent, à la prison de la Santé. Il en sortira innocenté mais c’est à la suite de ce passage en prison que ses amis, André Billy en tête, fonderont avec lui Les Soirées de Paris, afin de le remettre sur de bons rails.

Victor Hugo aussi est passé au Bois de Cise. Le fameux souffle hugolien, n’a fait qu’une bouchée du coquet paysage selon un texte publié sur un des panneaux qui balisent les petits sentiers alentours. Sauf erreur toujours possible, il n’y a rien là-bas sur Apollinaire. Il n’y a plus que cette carte postale bien ancienne. Tout le reste s’est dilué dans cette atmosphère très pure, si facile à respirer.

PHB

NB: On trouve facilement cette carte postale sur Internet. Pour ma part je l’ai découverte dans la correspondance Picasso/Apollinaire, passionnante à maints égard, publiée en 1992 par Pierre Caizergues et Hélène Seckel.

 

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Apollinaire. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

5 réponses à La parenthèse du Bois de Cise

  1. Superbe Philippe!
    En dépit des avertissements multiples sur la dépression qui guette, on a quand même envie de se précipiter là-bas, surtout avant 2021!

  2. Steens dit :

    Rassurez-vous, les éoliennes seront si loin qu’on les verra à peine…..

  3. de FOS dit :

    Que ferait on sans les cartes postales ?

  4. Le Bois de Cise est un des lieux les plus enchanteurs qui soient, sur ses hauteurs on peut contempler un horizon unique avec Cayeux sur mer et la Baie de Somme au loin.
    La posture que vous affichez dans ce texte semble quelque peu surjouée car le Bois de Cise prend vraiment aux tripes pourvu qu’on tombe l’armure.
    Les Daft Punk fréquentent régulièrement ce lieu, parmi d’autres éminents visiteurs discrets.
    La contemplation du Bois de Cise est l’affaire d’une vie entière.
    Je souhaite qu’un jour votre sensibilité vous permette de percevoir le magnétisme unique de ces falaises lumineuses.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *