La reprise de Tartuffe ou les ombres de Luc Bondy

Tartuffe. Photo: Thierry DepagneEtrange destin que celui de ce Tartuffe. Créé pour la première fois à Vienne en 2013, monté à l’Odéon en 2014 à la place d’un Shakespeare inachevé par la mort de Patrice Chéreau, c’est la pièce choisie en ce début d’année 2016 pour rendre hommage à Luc Bondy, décédé en novembre dernier. Une pièce qui décidément accompagne les morts à défaut de combler leur absence.

Chez Bondy, tout commence et tout finit en famille. Molière ne fait entrer Tartuffe qu’à l’acte III, laissant monter la tension entre Orgon, entiché de ce faux dévot méchant homme et le reste de ses proches, enfants, épouse et servantes comprises qui essaient vainement de le déciller. C’est cette atmosphère feutrée, de haine et d’amour familial que retrouve Bondy. La scénographie de Richard Peduzzi est superbe : intérieur bourgeois sur faux marbre, fourrure et déshabillé pour Madame, costume trois pièces pour Monsieur et des objets, en pagaille. Ainsi, monte-plat, cassettes enregistrées, chapelet, pilule et alcool font bon ménage pour nous transporter dans un présent hors du temps. Une scène muette de petit déjeuner en famille encadre la pièce en ses bords et nous installe dans la répétition des jours. Bondy a le temps et nous le fait savoir, peut-être parce que justement il n’y a plus de temps. Tartuffe apparaît comme un épiphénomène d’une violence rare mais transitoire dans le cycle de la lumière. En un sens, la mise en scène est écrite du point de vue des morts.

On a eu peur au début, il faut l’avouer. La très célèbre scène d’ouverture de Tartuffe, tout en mouvement où la grand-mère règle son compte à chacun des membres de sa famille est ici singulièrement ralentie par les mouvements du fauteuil roulant de la dite grand-mère qui va de l’un à l’autre. On est frappé par la nonchalance des personnages, chacun dans son histoire, l’un alangui dans un fauteuil, l’autre observateur lointain. Dubitative au début face à la douceur de Samuel Labarthe en Orgon ou au détachement de Laurent Grévill en Cléante, on se loge pourtant progressivement dans ce temps long qui donne son épaisseur aux non-dits de cette étrange famille. Même Dorine (admirable Christiane Cohendy), qu’on a vu jouée volubile et tourbillonnante, est ici étonnamment calme, l’œil vif toujours, mais la parole retenue. Tous sont en régime mineur dans les premiers actes et le rire est plus rare que dans d’autres mises en scène. On pense notamment à la récente reprise de Gwénaël Morin aux Amandiers qui jouait la carte du burlesque. Dorine incarnée par un homme en robe jaune fluo rivalisait avec un Tartuffe féminin et pathétique. Mais il nous semble que chez G. Morin, ce que la pièce gagnait en loufoquerie ôtait au texte un peu de sa portée corrosive. Car oui, Tartuffe dérange, la cabale essuyée par Molière, l’interdiction de représentation en témoignaient en leur temps.

Alors comme Orgon, vous piétinez sans doute et vous demandez : et Tartuffe ? Car on le sait, la pièce repose en grande partie sur la qualité du « méchant » et de son interprète. Hé bien qu’on se le dise, Micha Lescot est au sommet de sa forme ! Acteur fétiche de Bondy, il construit un Tartuffe faussement maladroit, pétri de tiques et de manières. Les cheveux derrière les oreilles, les lunettes remontées sur le nez, la main à la poche : un mélange de fragilité et d’hystérie légère dont on guette les moindres soubresauts. Mais le coup de force se produit dans une scène apparemment anodine, un bras de fer avec le frère d’Orgon qui tente de lui faire entendre raison, où on voit l’enfant douloureux, l’oiseau fébrile se transformer en fumeur assuré au geste détaché et méchamment aristocratique. De rond de fumée en rond de fumée, il noie les paroles de son adversaire dans la brume au point qu’on finit par ne plus prêter attention du tout au contenu des répliques de Cléante. L’odeur du tabac chatouille les narines du premier rang et nous ouvre les yeux. Micha Lescot fait admirablement l’hypocrite au sens où il nous en dévoile la construction, faite d’une l’alternance de rôles dont seul le spectateur est pleinement témoin puisqu’il la voit s’échafauder de scène en scène.

Saluons enfin Audrey Fleurot qui a pris la suite de Clothilde Hesme en 2014, aussi rousse que sa prédécesseur était blonde. Son duo avec Micha Lescot est le sommet émotionnel de la pièce. Dans cette grande scène où Elmire se livre en pâture à Tartuffe pour convaincre le mari caché sous la table de son imposture, la violence de Tartuffe atteint un point rarement égalé et le rire confine au malaise.

Certes, si on veut un peu bouder notre plaisir, on pourra tout de même regretter la prononciation de l’alexandrin, dont les douze syllabes sont bien malmenées et les quelques modifications de texte. Cela n’enlève rien au tour de force de la relecture : instiller lenteur et mélancolie dans une des pièces les plus vives de Molière.

Tiphaine Pocquet du Haut-Jussé

Scène de Tartuffe. Photo: Thierry Depagne

Scène de Tartuffe. Photo: Thierry Depagne

Tartuffe de Molière – Mise en scène Luc Bondy – Odéon-Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, 17e – du 28 janvier au 25 mars 2015 – 1 h 50 – Du mardi au samedi à 20h et dimanche à 15 h.

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4 réponses à La reprise de Tartuffe ou les ombres de Luc Bondy

  1. person philippe dit :

    Décidément, je ne comprendrai jamais qu’on puisse ennuyer avec Molière. ou comme vous le dites si bien « instiller lenteur et mélancolie »… Mais bon, Dieu ait son âme, Bondy n’est pas le seul à ne pas avoir compris qu’il faut respecter les textes… Heureusement qu’il na pas eu l’idée d’adapter la Grande Vadrouille, Bourvil aurait tué De Funès avant de rejoindre la Milice…
    Franchement, en y repensant cette version de Tartuffe est une des pires que j’ai vues…
    Micha Lescot est autant un faux dévot que Manuel Vals est un vrai socialiste…
    Pour ne pas être que sarcastique, je vous conseille « Les Cavaliers » au Théâtre La Bruyère… Ici ce n’est pas l’artillerie lourde ni la grosse cavalerie qui règnent !

  2. de FOS dit :

    J’ai pas vu la pièce mais j’aime la critique.

    • Fauvel dit :

      Je n’ai pas vu la pièce. Je la vois dimanche et, grande admiratrice du travail de Luc Bondy, j’ai hâte ! J’ai vu de nombreuses représentations de Tartuffe et reste toujours sous le charme de celui mis en scène par Ariane Mnouchkine en 1995 au Théâtre du Soleil. Une pure merveille !

  3. Steven dit :

    Comme je ne vais pas au theater j’aime bien lire les critiques et aussi les critiques de critique avec l’impression satisfaisante qu’il se passe quelque chose. S.

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