Modigliani, le peintre maudit que tout le monde aime

Tête de femme (1913). Seul marbre réalisé par Modigliani. Dépôt du centre Pompidou au LaM. Ph. Philip BernardLa vie de Modigliani comprend tous les ingrédients qui façonnent une légende : un bel Ange infiniment doué mais dont le génie n’est pas reconnu, vit dans la misère, s’autodétruit dans les excès et meurt, tuberculeux, à 35 ans. Cela n’est pas suffisant pour expliquer la popularité de ce peintre qui, à l’instar de quelques autres comme Vermeer, Van Gogh, Magritte ou Edward Hopper, attire dans les salles d’exposition les publics les plus éloignés de l’art. On trouvera peut être un début d’explication en visitant l’exposition présentée au LaM, le musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq, qui possède l’une des plus belles collections publiques françaises du célèbre Italien de Montparnasse. Près de 120 œuvres ont été réunies, non seulement de Modigliani (36 peintures), mais aussi de ses contemporains comme Brancusi, Kisling, Lipchitz, Picasso ou Soutine.

Amateur passionné, Roger Dutilleul (dont l’exceptionnelle collection est à l’origine de la création du musée) avait croisé la route de Modigliani en 1917 et devint l’un de ses plus importants collectionneurs. En 1925, il possédait trente-quatre de ses tableaux et, c’est, dit-on, pour aider financièrement le peintre qu’il lui commanda un portrait, en 1919. Lors des séances de pose, Modigliani tomba en arrêt devant les œuvres de Braque et Picasso que possédait Roger Dutilleul. «Quel génie ! J’ai dix ans de retard sur lui» aurait dit Amedeo en voyant une toile de Picasso.

Ce Portrait de Roger Dutilleul, que le Musée, inexplicablement, n’a pas cherché à acquérir lorsqu’il fut mis en vente publique en 2013, est au centre de l’exposition qui veut mettre en lumière les différentes époques d’une carrière aussi brève que féconde. C’est peut être avec un peu de surprise que certains découvriront le sculpteur Modigliani : sa première passion, née d’une rencontre avec Brancusi, se nourrira des visites au Trocadero, de l’art des Cyclades, et des arts dits primitifs. L’influence de l’art khmer, qui n’avait jusqu’alors pas été soulignée, est patente. Le seul marbre (ci-dessus), parmi la trentaine de têtes sculptées par Modigliani, est ici présent.

Modigliani: Moise Kisling (LaM)

Moïse Kisling (1916). Depôt du centre Pompidou au LaM. Ph. Philip Bernard

Les portraits que Modigliani réalisa principalement pendant les années de guerre sont d’importance, autant par la personnalité des modèles (il semblerait que l’artiste de Livourne ait croqué toute la bohème de Montparnasse !) que par la technique de l’artiste, qui transfère sur le papier l’esthétique recherchée avec la pierre. Modigliani a laissé quelque trois cents portraits dessinés ou peints, immédiatement identifiables, bien que tous marqués très profondément de son empreinte. Masques placides aux yeux sans pupille, ces portraits forment aujourd’hui une sorte de Gotha de l’avant-garde. Le LaM propose ainsi un superbe portrait de Moïse Kisling, un autre de Jacques Lipchitz, un autre de Max Jacob, avec lequel le peintre était très lié : c’est d’ailleurs l’écrivain français qui le présenta au marchand Paul Guillaume.

A cet égard, puisque cet article paraît dans sa revue créée en 1912, on peut s’étonner de ne point y retrouver Guillaume Apollinaire, qui était alors au centre des avant-gardes, et dont la présence est attestée par tous les artistes de l’époque. A notre connaissance (encore ce portrait est-il peu connu) on ne trouve qu’un seul dessin, ou plutôt une esquisse, faite au crayon sur un coin de table au restaurant Baty en 1917 (1). De même, on ne retrouvera pratiquement jamais l’évocation de Modigliani dans ses écrits sur l’art. Apollinaire est-il passé à côté du génie du peintre italien ?

Il reste que les portraits que Modigliani réalisa à la fin de sa courte vie, notamment lorsqu’il vécut à Cagnes (dans la même maison que Foujita) et à Nice témoignent d’une personnalité artistique aboutie, comme si les sculptures et les dessins n’avaient été que les prolégomènes à une esthétique qui se cherchait.

Cariatide (vers 1913-1914). ©Musée d'art moderne / Roger Viollet

Cariatide (vers 1913-1914). ©Musée d’art moderne / Roger Viollet

Dans ses sublimes portraits, personnalités connues ou anonymes, la palette de Modigliani ne s’embarrasse d’aucune décor et va à l’essentiel. Nous ne sommes pas si loin des cariatides grecques que le peintre admirait en tentant de les traduire dans ses propres sculptures. On retrouve aussi les belles inconnues, dont les portraits ont singulièrement contribué à la popularité du peintre italien. Dans la revue suisse L’Eventail, en 1919, Francis Carco écrivait son admiration pour le peintre qui venait d’exposer à Paris (et fut contraint par la police de décrocher ses nus, jugés impudiques) : «La souplesse animale, parfois immobilisée, ses abandons, sa faiblesse heureuse, n’ont point encore connu de peintre plus soucieux de les traduire».

Gérard Goutierre

LaM, 59650 Villeneuve d’Ascq, jusqu’au 5 juin. Tél. 03 20 19 68 68

.(1) Ce dessin, peu connu, est reproduit dans le petit ouvrage signé Rafaelle Carrieri “Iconografia italiana di Apollinaire“, paru en 1954 aux éditions « all’Insegna del Pesce d’Oro ».

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2 réponses à Modigliani, le peintre maudit que tout le monde aime

  1. Ravary dit :

    Un bel article sur Modigliani
    bravo monsieur Gouttière
    Le beau portrait de la baronne Hélène d’Oettingen( RochGrey ,Léonard Pieux Angiboult et celui si sensible de Survage ont peut être été realises A Nice Ete 1918 .Lorsqu’ils séjournent ensemble avec Modigliani dans l’appartement loue par la baronne Hélène d’Oettingen
    Se réfèrer aux écrits de Serge Ferat voir livre de Jeanine Warnod Serge Ferat Un cubiste Russe à Paris Jeanine Warnod Éditions Conti p 74 2010
    La baronne Hélène d’Oettingen  » Lialeszka en général se trouvait à Nice avec Léopold Survage
    ( dans une Lettre de Ferat a Ardengo soffici dec 1915 )lettre publiee dans l’ouvrage de
    Barbara Meazzi Edition de l’âge d’homme
    La baronne d’oettingen (Égérie des soirées de Paris )sous le pseudonyme de Roch Grey a d’ailleurs ecrit un beau texte sur Modigliani .
    Je regrette vraiment que ce texte ne soit pas mentionné dans le catalogue de l’exposition Gallimard LaM
    Roch Grey évoque Modigliani l’hiver 1913 , publie dans  » Action » n • 6 1920
    un extrait de cet essai publié dans l’ouvrage de Jeanine Warnod
    p 136 Chez la baronne d’Oettingen Paris russe et avant – gardes ( Edition Conti )2008
    Cependant on peut découvrir dans ce catalogue.LaM fig 51 ,le portrait de la baronne d’Oettingen un petite photo en noir et blanc avec un ecrit au crayon en manuscrit de la main de Roger Dutilleul ( baronne d’oettingen Roch Grey Angiboult ) Reference Ceroni no 206 Juxtaposée
    et fig 52 une photo du salon de jule Joseph Masurel et son épouse (la soeur de Roger Dutilleul ) Au mur on peut voir accroche le portrait de la Baronne

    Madeleine Ravary

  2. mister k dit :

    L’envie de voir cette exposition à la lecture de cet écrit.

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