Les arts et traditions populaires dans l’œuvre de Picasso racontés au Mucem

2.-Pablo_Picasso_Portrait_de_Paule_de_Lazerme_en_catalane_1954_Musee_BA_Hyacinthe_Rigaud(c)Succession_Picasso_2016Que peut-on montrer de Picasso qui n’aurait pas été vu cent fois déjà ? Le maître catalan est l’un des peintres les plus exposés. Peut-être même le plus exposé d’entre tous. A l’heure où nous publions cet article, 14 expositions sur Picasso sont en cours dans le monde et 16 autres ouvriront dans la deuxième moitié de l’année… (1) Parmi ces 14 expositions du moment, il y a celle du musée des civilisations d’Europe et de la Méditerranée (Mucem) qui débute à Marseille et sera sa grande manifestation de l’été.(Illustration ci-contre : Pablo Picasso Portrait de Paule de Lazerme en catalane 1954 Musee BA Hyacinthe Rigaud(c)Succession_Picasso_2016)

L’exposition «Picasso et les arts & traditions populaires» n’est pas une rétrospective bien qu’elle porte un regard assez exhaustif sur l’œuvre du peintre espagnol depuis ses débuts. «Une rétrospective pour des artistes comme Picasso, cela n’a plus vraiment de sens aujourd’hui, considèrent Joséphine Matamoros et Bruno Gaudichon, les commissaires d’exposition. Nous proposons donc une nouvelle grille de lecture de son travail jamais explorée. La question de l’importance des arts et des traditions populaires dans son œuvre nous permet de créer un fil nouveau dans la découverte de Picasso
Ces derniers ont donc imaginé de montrer aux visiteurs de quelle manière les racines hispaniques et populaires de Picasso ont imprégné son œuvre, et la façon dont il a fait des incursions répétées dans des domaines jugés bien moins artistiques qu’artisanaux comme la céramique, l’orfèvrerie, la linogravure ou le textile. L’exposition réserve à ce titre quelques surprises. Laquelle exposition a été segmentée en quatre thématiques : la vie quotidienne, les objets et thèmes fétiches, les techniques et les détournements, et l’objet comme matériau chez Picasso.

La première salle a été pensée par le scénographe Jacques Sbriglio comme un petit oratoire. Elle abrite une collection d’ex-voto – ces peintures offertes en remerciement d’une grâce divine – et deux ou trois œuvres de Picasso dont cette curieuse «Parodie d’ex-voto, la Vierge apparaissant à Miquel Utrillo accidenté» (1899-1900) conservée au musée Picasso de Barcelone (un musée qui accueille une large collection de ses premiers travaux à partir de 1890).

La production des années adolescentes de Picasso compte quelques scènes religieuses et de la vie populaire. L’apprenti peintre s’amusait aussi à quelques transgressions : «Vinos El Rivero» (1894), par exemple, est une peinture sur céramique où l’on aperçoit un prêtre aux joues rosies, sortant saoul d’une taverne soutenu par deux femmes. La céramique a été peinte alors que le jeune Pablo avait tout juste 13 ans et déjà une grande propension à la dérision.

Pablo Picasso "El Picador/"1889/Coll.particuliere/photo (c)Maurice_Aeschimann (c)Succession Picasso 2016

Pablo Picasso « El Picador/ »1889/Coll.particuliere/photo (c)Maurice_Aeschimann (c)Succession Picasso 2016

Les œuvres de jeunesse de Picasso ont été influencées autant par ces origines espagnoles et catalanes que par les passions de son père, peintre et professeur de dessin, qui aimait les colombes et la tauromachie. Ce dernier sujet, Pablo Picasso ne l’abandonnera jamais. Il prendra même une place prépondérante dans son œuvre dans les années 1930 puis après la Seconde Guerre mondiale. La salle sur la tauromachie fait la part belle à la peinture d’enfance de Picasso. Elle comporte quelques curiosités comme cette peinture à l’huile sur panneau de bois («El Picador», 1889), faite à Málaga lorsqu’il avait 8 ans (!). Elle est accrochée non loin de deux toiles réalisées à l’âge adulte («Tauromachies», 1955) et la juxtaposition de ces peintures, l’une très réaliste et les deux autres multipliant les points de vues à la manière d’un dessin d’enfant, donne tout leur sens aux célèbres mots de Picasso : «J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant
Le thème du cirque est à la fois issu de l’enfance du peintre et de sa fréquentation régulière du cirque Medrano à Montmartre, après sa rencontre avec Apollinaire, en 1905. Plaisir qu’ils partageaient entre amis et artistes du Bateau-Lavoir, et dans l’œuvre desquels figure au moins une référence à l’univers circassien (Picasso illustra le poème d’Apollinaire «Les Saltimbanques», Alcools, 1913). Chez Picasso les figures d’acrobates et de saltimbanques s’imposent surtout dans les périodes rose et bleue, mais ce thème reviendra bien plus tard dans sa peinture comme en témoigne «L’Acrobate bleu» (1929) prêté par le Centre Pompidou de Paris. Il est dommage que «Famille de saltimbanques» (Picasso, 1905), dans lequel des historiens d’art ont pensé reconnaître Max Jacob, Guillaume Apollinaire, André Salmon et Fernande Olivier en costumes de saltimbanques, soit resté à la National Gallery de Washington où il est conservé.

Pablo Picasso Visage(IV)1950Coll.particulière/photo(c)Maurice Aeschimann (c)Succession Picasso 2016

Pablo Picasso Visage(IV)1950Coll.particulière/photo(c)Maurice Aeschimann (c)Succession Picasso 2016

La salle où sont réunies les céramiques est un espace majeur de l’exposition, non seulement parce qu’elle est richement dotée de pièces peu montrées mais aussi parce que celles-ci sont mises en valeur par la scénographie. Dans les vitrines, autour desquelles on peut tourner à l’envi, sont exposées des pignates (marmites) décorées à l’antique, des poêlons transformés en masques de théâtre, des pichets où sont peint des personnages ou des portraits… Picasso a grandi entouré de la céramique utilitaire dont on se servait dans toute maison espagnole. Pourtant il n’a jamais considéré la céramique comme un art mineur et y a consacré beaucoup de son temps. Dans les années 1920, avec Jean Van Dongen, il crée une première série de vases décorés. Puis, alors qu’il y était déjà venu dix ans plus tôt, Picasso retourne à Vallauris en 1946. Dans ce village de tradition potière du sud de la France, il rencontre les époux Ramié avec qui il travaillera jusqu’en 1969 à la création de plus de 3500 pièces originales, comptant pots, plats, cruches, objets d’art et objets décoratifs divers.

Les chefs-d’œuvre et les œuvres plus confidentielles de Picasso (comme ses créations d’orfèvrerie – à ne pas manquer) se côtoient sans façon, ici, au Mucem. Les pièces inédites proviennent de petits musées étrangers et de collections particulières (desquelles elles n’étaient jamais sorties). Les objets traditionnels sont issus de l’ancien fonds du musée parisien des Arts et traditions populaires, créé en 1937 par Georges Henri Rivière. Ce musée a fermé en 2005 et a cédé ses collections au Mucem. Ces objets traditionnels, similaires à ceux qui faisait partie du quotidien de Picasso : mantilles et baratines (des coiffes catalanes observables dans des dizaines de tableaux du maître), peignes (photo ci-dessous) costumes de cirque ou de toréadors etc… viennent agrémenter la visite et documenter le propos de l’exposition. En conséquence, celle-ci ratisse large : on y vient en famille avec de très jeunes enfants ; en simple amateur d’art ou d’objets anciens et traditionnels ; et, bien sûr, en amateur (et surtout en détracteur !) de Picasso, car les œuvres jamais vues et l’ensemble de l’exposition racontent cet artiste d’une bien belle manière.

Valérie Maillard

«Un génie sans piédestal – Picasso et les arts & traditions populaires», au musée des civilisations d’Europe et de Méditerranée (Mucem), Marseille. Jusqu’au 29 août 2016.

(1) Ces chiffres ont été calculés à partir des dates d’exposition données par le site web de l’administration de la Succession Picasso

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Collections MuCEM Peigne début XXe MuCEM Yves_Inchierman

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1 réponse à Les arts et traditions populaires dans l’œuvre de Picasso racontés au Mucem

  1. Steven dit :

    14 expositions en cours, 30 avec les 16 à venir. C’est assez stupéfiant. S.

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