Le Pondichéry lumineux d’Ariane Mnouchkine

Une chambre en Inde, l'afficheCompagnons des mauvais jours , la peur, la guerre, la fin du monde, les tempêtes, des mots qui mis en scène, ont même pu un jour ou l’autre nous faire sourire ou pleurer bien qu’assignés à résidence, entre cour et jardin. Mais il y a une vie hors les salles de spectacles. Ces mêmes mots sont maintenant lourds comme le poids d’une balle 7,62 d’un fusil AK 47. Compagnons des mauvais jours, « Le 21ème siècle sera religieux, ou ne sera pas », comme aurait dit ou n’aurait pas dit Malraux. « Le 21ème siècle sera spirituel, ou ne sera pas », comme ne l’a pas dit Ariane Mnouchkine dont le « Théâtre du soleil » nous revient d’Inde justement avec la volonté de rire, de se marrer, de se bidonner envers et contre tous. Mais ce n’est pas une chose simple à obtenir.

Quand les deux décérébrés ont poussé la porte de la conf’ de rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, à quoi ont pensé les Cabu, les Wolinski, les Charb et les autres ? « Sont vraiment cons aujourd’hui les jeunes ». A moins que ce soit : « Putain j’ai oublié ma carte Vitale. »

Je me rappelle d’une discussion sur les « Indignés », habillés de toutes les vertus ils allaient, bientôt, démocratiser le bled et le reste. Mais, j’avais oublié la somme de toutes les luttes qui ont occupé ma jeunesse. Et justement, le propre de la jeunesse est de se perdre dans des combats parfois inutiles parfois non, surtout raconté trente ans après, mais sur le moment tu n’en sais rien.

Emmanuel D’Astier de la Vigerie dans le film de Marcel Ophuls sur l’occupation, « Le Chagrin et la Pitié », expliquait que la résistance avait été une formidable opportunité pour la jeunesse alors que la France d’avant guerre lui avait fermé beaucoup de portes, qualifiant non sans provocation les résistants « d’inadaptés sociaux » C’est aussi la nécessité des révolutions mais au prix de n’importe quelle idéologie? Ce sont les jeunes qui font battre le cœur du monde et il incombe aux vieux de limiter les dégâts.
Je dois aussi confesser que le présent des luttes sociales me laissait pas mal indifférent. Pourquoi vous dire tout ça ?
Un jour, sans que l’on y prenne garde, fut le chaos. La catastrophe de Bhopal en Inde, des milliers de migrants, cadavres rejetés sur les rives de la méditerranée, vivants entassés dans des tentes, le climat qui inonde, brûle ou assèche. Les tours du World Trade explosant leurs millions de tonnes d’amiante au-dessus de New York, des chars américains ensevelissant vifs des milliers de soldats irakiens, une centrale nucléaire qui stérilise une partie du Japon. Et puis Charlie Hebdo, Nice, le Bataclan… Ariane Mnouchkine avait emmenée sa compagnie à Pondichéry.

Quand il s’agit du Théâtre du Soleil qui se balade en Inde, on se doute bien que tout ce petit monde se retrouvera à explorer les lignes du Mahabharata, un livre sacré de l’Inde, une saga mythico-historique, contant des hauts faits guerriers qui se seraient déroulés environ 2.200 ans avant l’ère chrétienne, entre deux branches d’une famille royale. Dans un entretien à la revue de théâtre, La Terrasse (1) du 19 novembre, Ariane Mnouchkine nous dit : « C’est un théâtre traditionnel Tamoul très ancien plus généralement joué par et pour les basses castes. Alors que le Kathakali a gagné ses lettres de noblesse, le Theru koothu est demeuré un théâtre très populaire, qui se joue dans les villages depuis la tombée de nuit jusqu’au petit matin. J’ai été frappée par la liberté et la vitalité puissante de cette forme, qui raconte principalement des histoires issues des épopées du Mahabharatha et du Ramayana. » Et puis le choc, la catastrophe. « Nous sommes face à un monde qui peut être compréhensible un jour, et incompréhensible le lendemain, car ce qu’on avait élaboré comme tentative d’explication s’écroule parce qu’il arrive exactement le contraire de ce qu’on nous avait affirmé avec tant de prétention. »

Comment exister dans le chaos. Ariane Mnouchkine s’interroge, « pour parler de la peur que ce monde engendre, nous avons choisi le comique comme une sorte d’antibiotique. Nous voulons rire de nous-mêmes, rire de nos échecs et rire de nos peurs, ce qui ne veut pas dire en nier la légitimité. Je ne suis pas de ceux qui pensent que la peur n’est qu’un sentiment, il existe des raisons légitimes d’avoir peur, il faut vivre avec et les traiter. La pièce se nourrit aussi de nos emphases et de nos illusions ; c’est le spectacle le plus difficile qu’on ait jamais fait ! Le comique émerge souvent lors des répétitions! »

Tout y passe dans cette nuit, dans cette chambre où tout se joue au rythme lancinant d’un téléphone qui relie la troupe à une réalité qui lui échappe. Tout à l’heure j’écoutais Hélène Cixous (2) qui racontait son travail d’écriture avec Ariane Mnouchkine et je songeais au tournage du « Grand sommeil » quand Howard Hawks téléphonait à Raymond Chandler pour lui dire qu’il ne comprenait rien à l’histoire se vit répondre, moi non plus continuez Howard. Hélène Cixous était dans l’incapacité d’expliquer la pièce aux comédiens. Je sais qu’une amie avait réservé nos places début novembre pour une pièce en deux parties, premier volet le 10 novembre. Coup de fil quelques jours plus tard, la représentation sera plus courte que prévue, mais toujours en deux parties, peu avant le 10 novembre nouvel appel, il n’y aura plus qu’une seule partie !

Sur scène, l’assistante de la troupe perd le sommeil, le directeur qui s’appelle Lear s’est enfui, elle court derrière une vision théâtrale qui ferait sens. S’invitent alors le Terrukhutu, forme traditionnelle de théâtre indien du Tamil Nadu, les talibans, un film dans le désert, Shakespeare, Tchekov, l’administration française…Nous sommes bien au cœur du Théâtre du Soleil, la troupe court, saute, danse, les tableaux se succèdent. Sur le plateau, toutes les langues s’invitent : japonais, dialectes indiens, arabe, anglais, allemand…

Peut-on trouver une origine à la violence, tout en restant ancré dans la vie quotidienne. Ariane Mnouchkine n’est jamais aussi forte que quand elle met en scène la vie ordinaire: la maîtresse de maison, femme indienne victime de son entourage, l’enrôlement dans le jihad, le récit de l’acteur irakien dont le pays a été saccagé. L’engagement du Soleil est aux côtés de l’individu. Le spectacle nous interroge sans relâche, Shakespeare passe, c’est délicieux. Un tableau succède à un autre, à noter la désopilante caricature des terroristes façons Pieds nickelés. Tout y passe, la place des femmes, le réchauffement climatique et les nappes phréatiques. La chambre en Inde n’en oublie pas sa recherche première, faire rire, à commencer par la « Turista », un passage par les WC marquant l’arrivée de nouveaux tableaux.

La Chambre en Inde, un collage d’histoires pour vivre jusqu’à plus rire qui se termine par un chant indien qu’une femme délivre, littéralement habitée par son texte. C’est le Charlie Chaplin du « Dictateur » devenu un Charlot Taliban qui nous invite à un rire rassembleur. On ne pouvait rendre meilleur hommage.

Bruno Sillard

(1) Dans le journal La Terrasse

(2) Hélène Cixous sur Théâtre-Vidéo.net:

 

« La chambre en Inde », du 5 novembre 2016 au 27 janvier 2017
Théâtre du Soleil
Cartoucherie, 75012 Paris, France
Du mercredi au vendredi à 19h30,
le samedi à 16h, le dimanche à 13h30.
Durée prévue du spectacle: environ 4h entracte inclus.
Tél : 01 43 74 24 08.

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1 réponse à Le Pondichéry lumineux d’Ariane Mnouchkine

  1. Byam dit :

    Une chambre en Inde, Bruno Sillard, et le soleil fut

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