L’Atelier Grognard réactive la banlieue d’antan

Une toile de Marcel Gromaire se reconnaît à quinze pas. Lorsqu’il peint « Un viaduc sur la Marne » en 1922, dont on voit un détail ci-contre, l’artiste ne déroge pas à ce style si particulier qui pourrait lui dispenser de signer. Gromaire (1892-1971) n’a pas voulu quitter le figuratif comme nombre de ses pairs mais il l’a modernisé, suivant en cela l’évolution industrielle. C’est donc vrai de cette toile qui figure au sein d’une exposition consacrée à la banlieue à l’Atelier Grognard de  Rueil-Malmaison.

Le propos scénographique s’étale de 1850 à 1950, c’est à dire d’une ruralité totale à l’arrivée progressive du chemin de fer et des usines. Comme on ne le sait pas toujours cependant, le mot banlieue vient du moyen-âge, cela s’écrivait en latin « bannileuga » et cela signifiait une lieue de distance. C’est en banlieue que les vignerons parisiens allaient travailler le matin.

Vers 1850, l’ambiance y est encore constituée, en de nombreux endroits, de l’odeur des labours à l’automne et des meules de foin l’été. Les bords de rivières sont bucoliques, on nage et l’on rame que ce soit dans la Marne, la Seine ou l’Oise. Corot pouvait y peindre à l’aise comme dans les alentours de Rome. On dénombre avec peine la pluie d’œuvres impressionnistes des alentours de Paris, en provenance d’auteurs variés, grands et anonymes.

Il a bien fallu que ça change. La construction du lycée Lakanal (à Sceaux) a été croquée par Jules-Charles Aviat (1844-1931), Edouard Dantan (1848-1897) immortalisait un chantier scolaire à Saint-Cloud, Maximilien Luce (1858-1941) s’attaquait aux fondations du métro à Issy-les-Moulineaux tandis qu’un certain Jacques Faria (1898-1956) faisait de la résistance dans le figuratif raffiné avec sa vue du pont de Mériel dans l’Oise.

Aspect de l’exposition

Au fur et à mesure que s’éloigne le début de l’exposition, les berges des cours d’eau abdiquent la liturgie champêtre et les prémices de l’ère industriel masquent petit à petit les cieux de l’île de France réputés pour la richesse de leurs nuances. Une toile signée Emile Robin (ci-contre) montre le la Canal Saint-Denis en 1904. A droite l’on voit des vaches, à gauche les cheminées d’usine.

Des peintres continueront de traquer le beau comme Albert Marquet (1875-1947) avec  sa « Partie de pêche à Triel », d’autres s’intéresseront davantage aux suies comme par exemple Maurice de Vlaminck (1876-1958) qui appuie là où ça fait mal avec des paysages comme noircis à plaisir avec un ersatz d’huile de vidange. Cet ami d’Apollinaire fait de toute évidence dans la dénonciation mais démontre nonobstant la qualité éminemment graphique d’un paysage industriel fut-il souillé, pollué, dégradé. Mais il est vrai que Marcel Gromaire et ses géométries sombres excelle dans ce domaine. Ici son originalité saute aux yeux. Il ne dit pas adieu à une époque, il en épouse les contours de son pinceau avec ses codes bien à lui.

Aujourd’hui tout serait à refaire. La banlieue évolue constamment, sans états d’âme. Certains coins pourraient être photographiés ou peints tous les dix ans, ce ne serait jamais la même chose. La banlieue c’est comme un film. Trop peu de gens s’intéressent à ses paysages vivants. Et pourtant quelle aubaine.

PHB

« Peindre la banlieue », jusqu’au 10 avril 2017, Atelier Grognard, 6 avenue du Château de Malmaison, 92500 Rueil-Malmaison

 

« La Centrale électrique près de la Seine, 1942 ». Jean Delpech (1916-1988). Photo: PHB/LSDP

 

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1 réponse à L’Atelier Grognard réactive la banlieue d’antan

  1. philippe person dit :

    Meilleurs voeux à toute la communauté « Soirées de Paris » !
    Cette nuit, pour un article, j’étais en train de visionner les documentaires de Dominique Cabrera où elle traite justement de la banlieue (Mantes-la-jolie, La Courneuve)… Les 6 films, courts ou moyens métrages, paraîtront dans un coffret au cours du mois de janvier. Tournés dans les années 1990, avec des personnes évoquant leur passé dans des tours qui vont être détruites, ces documentaires correspondent bien à votre conclusion : « la banlieue, c’est comme un film »…
    Sauf que ça change, pour que rien ne change… Dans les films de Dominique Cabrera, particulièrement « Chronique de la banlieue ordinaire » et « Une Poste à la Courneuve », on se demande ce qui s’est passé depuis vingt ans. Pas du mieux, sans doute…
    Je ferai quand même une différence entre la peinture et le cinéma : Cabrera filme des visages en plus des paysages…
    Mille bonnes choses pour cette nouvelle année des Soirées !

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