La soixante-dixième lettre à Alice

Dans un message à sa compagne Alice, posté au début du mois de février 1916, André Derain indique avoir touché un nouveau tracteur. Le précédent il l’avait sauvé des lignes ennemies en pleine bagarre. Cette missive témoigne aussi de sa solitude. Le Front agit comme un révélateur, un amplificateur sans doute,  des bons moments de la vie passée. Parmi les 255 lettres rassemblées dans un livre à paraître le 4 octobre aux édition Hazan, il y a dans la 70e, une phrase une seule qui vaut la peine d’être lue, relue et même mémorisée. De sa plume de peintre qu’il était avant de devenir un guerrier, il écrit: « je n’aspire qu’à recommencer les promenades d’autrefois qui me paraissent maintenant des fêtes splendides ».

Cette correspondance, qui sera publiée au moment où une exposition Derain débutera au Centre Pompidou, est en grande partie inédite. Certaines lettres ont été exhumées d’une malle en osier oubliée. André Derain (1880-1954) est un artiste dont la peinture se caractérise par l’éclat des couleurs et surtout, quand il les juxtapose, il obtient une sorte de fluorescence qui est un peu sa marque de fabrique. C’est un ami de Vlaminck et notamment d’Apollinaire. Les trois hommes ont fait connaissance du côté de Chatou lorsque le poète allait rendre visite à sa mère. Dans ses lettres à Alice, Derain évoque souvent Guillaume Apollinaire, soit parce qu’il en a des nouvelles, soit parce qu’il en attend, soit parce qu’il en réclame. De nombreuses occurrences à son sujet émaillent le livre y compris dans de nombreuses notes en bas de page.

C’est un recueil qui se lit facilement bien qu’il soit dense, fort intéressant à parcourir pour l’histoire de la guerre et singulièrement celle des artistes mobilisés, engagés ou « embusqués ». La 70e lettre postée depuis le Front souligne, en marge des avanies de la confrontation, le manque de l’autre. Un creux cérébral, charnel, qui se voit démultiplié par les barbelés de la séparation. Dans sa préface au livre, Aurélie Perreten, directrice du musée de la Grande Guerre, indique l’incroyable volume de courriers expédiés depuis les tranchées soit quatre milliards de lettres, cartes et colis, affranchis sur toute la durée de ce premier conflit mondial. Ainsi que l’écrit Geneviève Taillade, petite-nièce d’André Derain et présidente des Amis d’André Derain, « Derain avait besoin de l’amour absolu d’Alice à laquelle il pouvait confier ses souffrances de soldat et d’artiste amputé de son métier ».

Il rédige cette cette 70e lettre alors qu’il prépare des terrassements pour faire face à une offensive allemande. Celle-ci aura lieu le 27 février à l’aube. C’est la première bataille de Verdun, épouvantable par son ampleur. C’est là que Derain et un de ses camarades utilisent le dernier tracteur pour sauver une partie du matériel, ce qui lui vaudra une citation à l’ordre du régiment. Ce dévouement à la guerre de 14/18 ne l’empêchera pas d’être malmené après celle de 39/45 pour avoir comme d’autres côtoyé l’occupant de trop près, notamment lors d’un périlleux voyage en Allemagne en 1941. Mais il sera blanchi a posteriori des accusations qui pesaient sur lui par un groupe de « juges » conduit par Picasso. Mention qui n’est pas anodine, car c’est grâce à l’artiste espagnol que Derain a fait la rencontre d’Alice, dont Picasso a fait au moins un portrait.

En 1916 en tout cas, parce qu’il croit bien avoir franchi, coincé sur les lignes de front, « les six étapes de l’abrutissement » se préparant à la septième caractérisée par « l’absence de pensée » et « la parfaite béatitude des imbéciles », il écrit encore et encore à Alice, lui demandant sans cesse des réponses, des histoires, des nouvelles des copains, des attestations d’amour enfin comme celles qu’il lui adresse en 255 exemplaires.

PHB

PS: Dans son calligramme intitulé « la Colombe poignardée et le jet d’eau », Apollinaire cite -parmi d’autres- Derain: 

Vue partielle de « La Colombe poignardée et le jet d’eau »

« Tous les souvenirs de naguère
O mes amis partis en guerre
Jaillissent vers le firmament
Et vos regards en l’eau dormant
Meurent mélancoliquement
Où sont-ils Braque et Max Jacob
Derain aux yeux gris comme l’aube
Où sont Raynal Billy Dalize
Dont les noms se mélancolisent
Comme des pas dans une église
Où est Cremnitz qui s’engagea
Peut-être sont-ils morts déjà
De souvenirs mon âme est pleine
Le jet d’eau pleure sur ma peine.
Ceux qui sont partis à la guerre
au Nord se battent maintenant
Le soir tombe O sanglante mer
Jardins où saigne abondamment
le laurier rose fleur guerrière. »

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