Désamour à Coney Island

A quatre-vingt-deux ans, avec près de cinquante films à son actif, on aurait pu penser que Woody Allen aimerait aspirer à une retraite bien méritée. Que nenni ! Rien ne semble arrêter l’alerte octogénaire qui continue à réaliser un film presque chaque année, rythme auquel il nous a habitués depuis le début des années soixante-dix. Si sa filmographie ne comporte pas que des chefs d’œuvre, elle compte néanmoins de très jolies comédies, pour certaines hilarantes, dont nos zygomatiques se souviennent avec bonheur et des drames d’une belle intensité. “Wonder Wheel”, le dernier opus actuellement sur nos écrans, dans la catégorie “drame”, est plus qu’honorable et offre à l’actrice britannique Kate Winslet un rôle à la hauteur de son talent.

Ces dernières années, force est de constater que les films de Woody Allen sont le plus souvent inégaux. Ainsi, si “L’Homme irrationnel” (2015) et “Café Society” (2016) ne resteront sans doute pas dans nos mémoires, en revanche, “Blue Jasmine” (2013) et “Magic in the Moonlight” (2014) furent, chacun dans leur genre, d’heureuses réalisations. En 2014, Cate Blanchett avait même obtenu un Oscar on ne peut plus mérité pour sa prestation dans “Blue Jasmine”. Le film, il est vrai, reposait entièrement sur ses épaules et l’actrice australienne y livrait une performance tout à fait magistrale. Il en va de même aujourd’hui pour Kate Winslet dans “Wonder Wheel” et nous ne pouvons que souhaiter le même sort à l’actrice britannique. Elle y est tout simplement remarquable.

L’histoire de “Wonder Wheel” se déroule dans les années cinquante à Coney Island, célèbre parc d’attractions situé à l’extrême sud de Brooklyn, dans la ville de New York. Quatre personnages s’y sont posés momentanément et un peu par hasard : Ginny (Kate Winslet), ancienne actrice devenue serveuse par nécessité, son mari Humpty (James Belushi), forain pour l’occasion, Mickey (Justin Timberlake), surveillant de baignade dont l’ambition est d’écrire des pièces de théâtre, et Carolina (Juno Temple), fille de Humpty d’un premier lit qui renoue avec son père pour fuir son gangster de mari. Tout ce joli petit monde va jouer allégrement sur la carte du tendre.

Si le scénario est un brin convenu et le dénouement sans véritable surprise, le film offre néanmoins de beaux portraits de personnages qui, par la justesse de l’interprétation, dépassent la simple caricature: l’ancienne actrice névrosée soignant son stress dans l’alcool et les cigarettes et prête à prendre un nouveau départ avec un jeune dramaturge en devenir, l’alcoolique repenti sans réelle ambition tentant de se reconstituer un foyer avec une femme plus jeune et plus instruite, le bellâtre théâtreux au cœur d’artichaut à la recherche du grand amour et, pour clore ce joyeux quadrille, la jeune écervelée en quête de maturité qui, elle aussi, essaie de prendre un nouveau départ dans la vie.

Ces êtres, pour la plupart à la dérive, ancrés dans un quotidien dont ils rêvent de s’échapper, réussissent sans peine à susciter notre intérêt, allant même jusqu’à nous émouvoir. Kate Winslet est tout particulièrement attachante. Épouse adultère, mauvaise mère, rongée par la culpabilité de sa vie ratée, elle a un temps l’espoir de mettre fin à tout ce gâchis et de vivre une deuxième jeunesse, comme s’il était soudain possible de tout recommencer. La silhouette empâtée, les cheveux d’un roux intense, le regard empreint d’un mélange de tristesse et d’inquiétude, elle ne déparerait pas dans une pièce de Tennessee Williams. L’actrice de quarante-deux ans joue sans fard cette désaxée à la beauté un peu fanée, habitée de mauvais sentiments et dépassée par l’existence. Sa dernière scène, pathétique, laisse entrevoir une Blanche DuBois en devenir, comme si la folie était finalement la seule issue possible…

Au drame intime que vit l’héroïne, à l’intérieur miteux dans lequel elle évolue, le contraste du décor très coloré de Coney Island n’en est que plus saisissant. Le tout est d’ailleurs traité par le réalisateur avec une certaine légèreté. “Wonder Wheel” recèle aussi une très belle trouvaille : Richie, le fils de Ginny, un enfant d’une dizaine d’années, cinéphile en herbe adepte de l’école buissonnière et incorrigible pyromane. Si le personnage nous fait rire, c’est pour ne pas nous faire pleurer. Mais la blessure est là, bien réelle.

“Wonder Wheel” est un film qui se regarde sans déplaisir. Alors, merci, Monsieur Allen, de continuer à faire des films.

Isabelle Fauvel

“Wonder Wheel” de Woody Allen (2017) avec Kate Winslet, James Belushi, Justin Timberlake et Juno Temple.

Kate Winslett, « Wonder Wheel »

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2 réponses à Désamour à Coney Island

  1. Sabeline Campo Delamare dit :

    Merci encore pour cet article Isabelle Fauvel !

  2. Philippe Person dit :

    Isabelle,
    vous qui êtes bon public et bienveillante avec le satyre de Manhattan, vous aimerez « À l’heure des souvenirs », le premier film anglais du réalisateur de « The LunchBox », Ritesh Batra. Je viens de le voir en projection de presse. Il sortira le 4 avril et vous aurez le plaisir d’y revoir Charlotte Rampling et surtout le grand Jim Broadbent (qu’on pouvait voir dans un des seuls bons films du harceleur de Coney Island, « Coups de feu à Broadway »)… Je suis sûr que vous en tirerez un formidable article positif comme tous ceux que vous écrivez pour Les Soirées et que le méchant critique que je suis envie !

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