Quand notre cœur fait plouf…

Difficile d’échapper, à plus ou moins long terme, à “La Forme de l’eau”, ce film encensé par la critique, plébiscité par le public et grand gagnant de la cérémonie des Oscars 2018. Avec pas moins de treize nominations, le film de Guillermo del Toro est reparti avec quatre statuettes et non des moindres : celles du meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure musique – pour notre talentueux et bien-aimé compatriote Alexandre Desplat – et meilleurs décors. A l’étonnement généralisé de notre entourage : “Comment tu ne l’as pas vu ?” suivi de l’injonction “Tu vas ADORER !”, il n’y avait plus à hésiter.

Si la couleur émeraude est votre couleur préférée, si enfant vous étiez sous le charme d’E.T. l’extra-terrestre et lui reconnaissiez un sex-appeal certain, si vous ne craignez pas l’humidité et si “Delicatessen” et “Titanic” réunis ne comportaient pas assez d’eau à votre goût, alors ce film est pour vous. Vous allez ADORER ! Plus sérieusement, sans pour autant crier au chef d’œuvre, il faut reconnaître au film de Guillermo del Toro la force de l’originalité, tant dans le propos que dans la forme. Ce conte fantastique pour adultes – qui en aucun cas ne s’adresse aux enfants, avec des scènes de sexe et de violence bien explicites – est très éloigné des standards convenus hollywoodiens actuels, ce qui est plutôt plaisant. L’entreprise est donc louable et indéniablement cinématographique. De beaux sentiments sur grand écran dans des décors très travaillés.

De quoi s’agit-il ? Elisa, une quadragénaire célibataire au physique passe-partout, mène une existence solitaire qui se résumerait au “métro-boulot-dodo” si le métro n’était ici remplacé par le bus. Enfant trouvée, la jeune femme ne possède aucune famille et son isolement est d’autant plus complet qu’elle est muette. Muette, mais pas sourde. On lui aurait apparemment coupé les cordes vocales dans sa prime enfance. Allez savoir pourquoi… Mystère. La jeune femme a pour seuls compagnons son voisin Giles, un homosexuel quinquagénaire tout aussi esseulé, et sa collègue de travail Zelda, dont le mari Brewster est à lui seul une invitation au célibat le plus endurci. Elisa et Zelda sont toutes deux femmes de ménage dans un laboratoire gouvernemental où, très complices, elles travaillent en binôme. Dans ce laboratoire se mènent des expériences plus ou moins secrètes.

Un jour, survient dans l’équipe de chercheurs un dénommé Richard Strickland – un vrai méchant avec un physique à la Eddie Constantine, une horreur –, accompagné d’une étrange créature marine – le cousin d’E.T. dans des teintes tirant plus vers l’émeraude que le gris, de dimensions bien plus imposantes que notre extra-terrestre préféré et couvert d’écailles –, sujet de ses futures expérimentations. Intriguée et attirée par la grosse bestiole, Elisa découvre que celle-ci n’est pas le monstre que l’on pourrait croire, mais un être doué d’intelligence et de sensibilité. Si si. La preuve en est que celle-ci apprécie les œufs durs, le jazz et se montre douée pour l’apprentissage de la langue des signes. Une tendre relation s’instaure alors entre la jeune femme et l’animal. Puis Richard Strickland – on vous avait dit qu’il était méchant, ne prenez pas l’air surpris – décide de conclure ses expérimentations par la dissection de l’amphibien. Avec l’aide de Giles et de Zelda, Elisa entreprend alors de le sauver… Là-dessus, nous découvrons que les Russes sont aussi intéressés par l’animal et qu’en pleine guerre froide, une taupe s’est incrustée dans l’équipe de chercheurs américains… Merci, Dimitri. Nous ne vous dévoilerons pas la fin de l’histoire afin de ménager le suspense. Mais, inutile de réviser vos classiques, la Bête n’était pas un beau prince charmant à qui une méchante sorcière avait jeté un mauvais sort que seul l’amour de la Belle pouvait défaire… Il ne s’agit en aucun cas d’une adaptation maritime du conte de Madame Leprince de Beaumont ou d’une variation marine du film de Cocteau. Suspense donc.

Le mérite de l’auteur du Labyrinthe de Pan est d’aborder le thème du handicap, ou plutôt de la différence, de bien jolie manière. Les petites gens sont les héros de ce film et le regard que la société pose sur eux est faussé. Elisa, son héroïne, est une femme de ménage muette, mais avant tout une princesse sans voix. Giles, l’homosexuel mal aimé, dessinateur sans travail, est un homme extrêmement talentueux et doté de grandes qualités humaines. Il en va de même de Zelda, dévalorisée et humiliée dans son travail.
Par ailleurs, l’esthétique très élaborée – récompenses amplement méritées pour les décors et la musique – participe à la poésie du film. Il s’agit réellement d’une œuvre cinématographique dans ce qu’elle peut avoir de grandiose.

On pourrait cependant reprocher à cette fable romantique d’être trop caricaturale et un brin longuette. Les spectateurs peu sensibles à ce mélange de conte de fées et de thriller seraient même enclins à y déceler une niaiserie latente. Pour l’apprécier pleinement, soyons donc positifs et gardons notre âme d’enfant. Laissons-nous bercer par la poésie des images et des mots. “Unable to perceive the shape of you, I find you all around me, your presence fill my eyes with your love, it humbles my heart, for you are everywhere”. Pas besoin d’être amphibien pour comprendre.

Isabelle Fauvel

“La forme de l’eau”, un film de Guillermo del Toro (“The Shape of Water”), sortie en France le 21 février 2018) avec Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkins, Octavia Spencer et Michael Stuhlbarg.
Bande-annonce

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1 réponse à Quand notre cœur fait plouf…

  1. Tiphaine Pocquet dit :

    Merci pour ta critique nuancée et pleine d’humour ! J’ai aussi fini par céder aux sirènes de la notoriété, dans un mélange de plaisir et de déception…

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