Quatre musiciennes et… un alphabet

Quatre merveilleuses musiciennes s’amusent actuellement en musique et en chansons autour de l’alphabet au Théâtre du Lucernaire dans un spectacle intitulé “ABC D’AIRS”. Abandonnant la disposition classique du quatuor avec chaises et partitions, les jeunes femmes nous livrent, non sans humour, un concert véritablement atypique dans une mise en scène des plus enlevées qui fait la part belle au jeu et à leurs personnalités fantasques et complémentaires.

Elles sont quatre : une pianiste, une contrebassiste, une joueuse de hautbois et cor anglais et une chanteuse. Leur cursus force d’emblée l’admiration : les trois instrumentistes ont chacune obtenu le premier prix du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris dans leur discipline et, tandis que l’une se produit régulièrement sur les scènes internationales, les deux autres appartiennent à l’orchestre de l’Opéra de Paris tout en menant des expériences scéniques diverses et variées.

La chanteuse, vous la connaissez : il s’agit d’Anne Baquet. Fille du célèbre violoncelliste, alpiniste et acteur Maurice Baquet et d’une danseuse et chorégraphe d’origine russe, elle est aussi la sœur du comédien, chanteur et musicien Grégori Baquet. Chez les Baquet, le talent est une affaire de famille. Bon sang ne saurait mentir. Après une solide formation musicale à Saint-Pétersbourg, complétée en France par des cours de danse et de comédie, puis diverses collaborations artistiques, Anne Baquet a monté son premier récital en 1997 “J’aurais voulu dev’nir chanteuse” et enchaîné les créations, interprétant avec infiniment d’esprit et de sensibilité des textes de grandes plumes contemporaines telles Anne Sylvestre, Françoise Mallet-Joris, René de Obaldia, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Jacques Sempé, Georges Moustaki, François Morel…, mis en musique tout spécialement pour elle, voire écrits à son attention. “Les prunes”, “Dans la marmite ça ronronne”, “Vladimir ou l’agenda”, “L’oiseau gris”, “Un jour”…, des chansons humoristiques ou plus graves, tout empreintes de poésie, que la soprano interprète avec malice ou sérieux, de son style léger et fantaisiste inimitable.

Pétillante et mutine, elle est ici entourée d’interprètes tout aussi espiègles qu’elle. L’ambiance est à la joie et à la complicité. Rien n’est cloisonné : les instrumentistes n’hésitent pas à pousser avec talent la chansonnette alors que la chanteuse, elle, s’adonne au mélodica… Par ailleurs, si Jacques Villeret, dans “La Contrebasse” de Patrick Süskind, se plaignait avec amertume de cet encombrant instrument, il n’en est rien d’Amandine Dehant qui fait corps avec celui-ci, le manie avec habileté et sensualité, en tirant des tonalités insoupçonnées – époustouflante “Espagnolade” ! -… Elle ira même jusqu’à en jouer debout sur le piano ! Grosse et lourde la contrebasse ? Que nenni, vous dit-on ! En suivant les lettres de l’alphabet – et là on regrette qu’il n’y en ait que vingt-six -, les musiciennes nous livrent dans la bonne humeur un répertoire on ne peut plus varié qui va du baroque jusqu’à l’époque contemporaine : Jean-Philippe Rameau, Camille Saint-Saëns, Kurt Weill, Astor Piazolla… Les textes sont le plus souvent très drôles et la salle rit beaucoup. Ainsi, après avoir entendu “Il camelo e il dromaderio” (lettre F, comme de bien entendu), plus de confusion possible, vous saurez vous rappeler qui du chameau ou du dromadaire possède deux bosses. Les lettres X et Y, elles, nous offrent une hilarante chanson de Ricet Barrier mise en musique par Bernard Lelou (nous ne vous en dirons pas plus, surprise !). Et que dire de l’astucieux hommage à John Cage (lettre S) ? Les jeux de diction, dans un autre genre, tout en nous remémorant quelques souvenirs, font montre d’une belle maîtrise de l’art en question (lettre J). Si la lettre Z, annonçant la fin du spectacle, n’est pas la bienvenue, un zapping final des plus déjantés nous met le cœur en fête.

Saluons la mise en scène survoltée de Gérard Rauber qui permet d’enchaîner les morceaux avec harmonie et sans aucun temps mort. Des morceaux à quatre, à trois, à deux, à une – chacune des trois instrumentistes nous offre un solo d’une grande virtuosité. Ah, la toccata de Pierre-Max Dubois ! -… Des morceaux sans paroles et d’autres a cappella…
Un spectacle jubilatoire dont on ressort léger et heureux.

Isabelle Fauvel

“ABC D’AIRS”, spectacle musical mis en scène par Gérard Rauber, avec Anne Baquet (voix), Claude Collet (piano), Amandine Dehant (contrebasse) et Anne Régnier (hautbois et cor anglais) au Lucernaire, du 9 mai au 17 juin, du mardi au samedi à 19h et dimanche à 16h.

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2 réponses à Quatre musiciennes et… un alphabet

  1. philippe person dit :

    Je suis découragé ! Je dois moi aussi écrire sur ABC d’airs et je ne vois pas comment je vais pouvoir faire mieux qu’Isabelle puisqu’elle a tout dit du spectacle et qu’elle l’a dit très bien ! En tout cas, il faut y aller pour que ces quatre mousquetaires talentueuses jouent dans une salle totalement pleine et aient droit aux prolongations qu’elles méritent !

  2. Marie J dit :

    Sur la foi de ce double témoignage, j’ai pris des places !

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