Gentleman ou butor, il faut choisir

Le langage diplomatique, avez-vous sûrement noté, marque le pas. Qu’elle vienne du Brésil, d’Amérique, de Hongrie, d’Italie et très récemment de Turquie, l’invective ad hominem entre chefs d’État a remplacé les belles manières. Celles qui faisaient justement l’intitulé d’un livre trouvé sur un étal de plein air. Le fait qu’il soit vendu seulement six euros en dit long sur la désuétude alarmante du savoir-vivre. Celui-là a été écrit par un Belge. Léon de Paeuw (1873-1941) explique comment il convient de se comporter lors des situations courantes de l’existence. Comment ne pas manquer d’égards à l’adresse d’un roi, d’un pair ou d’une personne de moindre rang.

Ainsi, si l’on est d’aventure tenté de faire remarquer que tel grand homme politique européen est tout bonnement saoul au micro, c’est une faute. Léon de Paeuw nous enseigne qu’il vaut mieux dire que le personnage opère une promenade « dans les vignes du Seigneur » ou qu’il a « son plumet ». Cela signifie la même chose mais la bienséance est sauve. C’est ce que l’on appelle un « euphémisme de politesse ».

Tout y passe et jamais on ne s’en lasse. Il faut aussi savoir se moucher en public sans émettre le son de corne de brume du remorqueur qui rentre au port. La discrétion est de mise. De même que l’on évitera, lors d’un bâillement impossible à réprimer, un accompagnement sonore évoquant, comme l’a dit un jour le grand Achille Talon, « le cri de hippopotame lassé du célibat ».

Le grand principe de Léon de Paeuw est que « la politesse n’a jamais nui à personne ». Et que le savoir-vivre, pratiqué avec une sobriété de rigueur et du discernement, ne vaudra jamais grief à son pratiquant. Y compris dans la pratique du baise-main, même si ce geste de déférence est désormais, dans la vie de tous les jours, quasiment révolu. Pour l’auteur il convient à cette occasion de presser délicatement les lèvres sur la partie haute de la main tendue alors qu’une certaine variante, davantage française peut-être, invite à ne pas aller jusqu’au contact. On comprend là aussi que le gros baiser sonore serait extrêmement grossier.

Ce qu’il ne faut pas faire, l’ouvrage s’applique davantage à le suggérer qu’à l’expliciter. Ainsi, à quelqu’un qui s’enquiert de votre santé, il faut bien entendu répondre « très bien je vous remercie » et non pas évoquer la dernière crise hémorroïdaire qui vous cuit férocement l’arrière-train depuis deux jours. Pour en revenir aux dames, il y a par ailleurs des « bornes qui ne peuvent être franchies » comme de « recevoir en négligé » ou d’accepter des « cadeaux trop précieux d’un homme » qui ne serait pas le mari. En revanche, si les circonstances s’y prêtent, la dame peut recevoir sans se sentir outragée, « des fleurs ou des bonbons ». Ce qui, au passage, nous rappelle le bien regretté Jacques Brel.

Pour en revenir à l’actualité, lorsque Recep Tayyip Erdoğan se comporte en butor en suggérant que son homologue français est en « état de mort cérébrale », il faut, selon ce livre charmant, garder son calme et répondre « avec une fermeté digne ». Même chose, pourrions-nous ajouter lorsque certains Français se voient maltraiter par la parole présidentielle. Il vaut mieux rester dans le camp des gens bien élevés même s’il peut arriver à tout un chacun d’en franchir les barrières. C’est ce qui nous distingue des robots.

L’influence de ce livre est bonne à prendre, bien que certains aspects soient tombés en déshérence. Mais les principes qui nous sont communiqués peuvent s’appliquer à notre vie moderne comme l’usage effréné du téléphone devant une personne. L’idée générale, consistant à respecter autrui, reste (devrait rester) contemporaine.

Ce bréviaire en direction des belles manières débute par une anecdote ancienne dont nous ferons la conclusion à l’usage des bons entendeurs: Dans un grand dîner, « un jeune fat » s’adresse à un homme de valeur et lui dit « tout crûment »: « Est-ce que votre père n’était pas épicier et pourquoi n’a-t-il pas fait de vous un épicier? ». Voilà ce que l’homme du monde pouvait alors répondre: « Est-ce que votre père n’était pas un gentleman et pourquoi n’a-t-il pas fait de vous un gentleman? »

Rien n’interdit donc à un gentleman, de remettre en termes choisis, un fat  (ou un butor), à sa place.

PHB

« Les belles manières », Léon de Paeuw, 5e édition

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