Boulevard du rhume

flasque de rhum. Photo: PHB/LSDPAvoir la nette impression que le cerveau ne ressemble à plus rien d’autre qu’un volume de colle à papier peint mijotant dans un caquelon à fondue. Les pensées ne circulent plus et se concrétisent en croutons jaunâtres au milieu de bulles molles. L’odorat s’est absenté. Tout ce qui se hume avec délices a pris le parfum de plastique brûlé. Le chocolat le plus dense en cacao ne transmet plus qu’une saveur de carton à chapeau. Toute légèreté est perdue. Le corps est lourd, la gaieté a quitté la maison. Toute idée d’action est anéantie. Il faut regarder la vérité en face. Le rhume est là qui transforme tout être humain en chose, au mieux en épave geignante. La pharmacopée a déclaré forfait. Et c’est alors que l’ami pharmacien a suggéré à point nommé la préparation d’un grog.

C’est là tout l’avantage d’habiter une grande ville. Passé 22 heures, il est encore possible de se procurer à peu près tout, du litre de lait jusqu’au piège à souris en passant par le rouleau de papier hygiénique et le paquet de préservatifs hypra-lubrifiés. Les poches du manteau sont bourrées de mouchoirs jetables que l’on tient comme un accessoire essentiel de sécurité tandis que le squelette descend pesamment vers l’épicerie du coin, celle qui ne ferme jamais avant minuit. L’on repère un flacon de rhum ambré ordinaire et un pot de miel à tartiner que l’on tend vers l’homme derrière la caisse. Celui-là a compris qu’il n’a pas affaire à un alcoolique tardif. Car tout en rendant la monnaie, il délivre aussi un sourire gratuit accompagné d’un « bon courage » empathique. Retraverser la rue, remonter la déclivité, rentrer chez soi, verser de l’eau dans la bouilloire qui presque instantanément, émet le frémissement. Préparatifs de guerre.

Pour ce qui est d’ajouter du rhum, l’ami a bien précisé qu’il ne fallait pas dépasser le « volume d’un cordial ». Si l’expression « cordialement » est bien connue (notamment des mufles), le dosage du cordial en revanche n’est pas répertorié par le codex et il est trop tard maintenant pour rappeler l’ami dévoué sur la question du dosage. À tout hasard, entre l’excès de prudence et la tentation de siffler la flasque en vue d’en finir avec la vie, il a fini par choisir l’équivalent d’une demi-tasse à café. Le rhum a été versé  dans un vieux verre Duralex qui en avait vu d’autres, sur un fond de miel. Il ne restait plus qu’à ajouter l’eau chaude. Au milieu de la vapeur qui s’en éleva aussitôt, l’on pouvait distinguer les formes des forces obscures. Elle se dandinaient comme des succubes au-dessus d’un philtre de sorcière. Et lentement, bien lentement comme avec la nitroglycérine du « Salaire de la peur », le grog a filé par le pertuis de l’œsophage et s’en est allé tapisser le fond de l’estomac.

Azincourt, Crécy, Verdun, Stalingrad, le métabolisme meurtri par l’occupation virale accueillait en son sein le conflit des grandes batailles. La « domination du miasme était en marche » comme l’avait si bien  écrit un jour le dessinateur Greg qui devait s’y connaître en grogs. La bataille fut pliée à l’anglaise tant il a été dit que c’est un officier anglais qui a inventé le grog pour ses soldats afin de limiter leurs libations. On doit aussi à ces gens-là le gin-tonic qui était un subterfuge destiné à faire passer le jus de citron en vue d’éviter la généralisation du scorbut. Par la suite chacun, selon ses origines géographiques, a adapté la recette, que ce soit avec du schnaps ou de la vieille prune.

En tout cas l’officier de sa majesté s’appelait Edward Vernon. Il était né en 1684 à Westminster avant d’expirer en 1757 dans le Suffolk. Ce commandant en chef de la flotte des Indes occidentales avait paraît-il un caractère ombrageux que ses échecs militaires n’avaient pas contribué à adoucir. Mais pour ce qui était du rhume, sans conteste et jusqu’à aujourd’hui, il ne comptait plus -sans doute à son insu- les victoires.  Cela méritait bien un petit hommage.

PHB

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5 réponses à Boulevard du rhume

  1. jacques ibanès dit :

    Bravo pour ce délectable exercice de style. Tiens, ce soir je me ferai un grog sans attendre d’être « empégué », comme on dit par chez moi dans le Midi!

  2. Alex dit :

    Enfin, je viens de comprendre ce qu’il y a délectable dans le grog ! Merci.

  3. de FOS dit :

    Atchoum ! Bel hommage (en creux) à cet état comateux qui enquiquine durablement nos jours – et surtout nos nuits ! – quand vient l’hiver. L’épicier du coin est plus efficace que le pharmacien. Un rhume soigné dure une semaine, et 7 jours dans le cas contraire…

  4. ISABELLE FAUVEL dit :

    Ne sachant que décrire de façon fort banale mon état comateux d’enrhumée, je me suis régalée de vos savoureuses expressions. J’ai désormais « le cerveau qui ne ressemble à plus rien d’autre qu’un volume de colle à papier peint mijotant dans un caquelon à fondue » et « mes pensées ne circulent plus et se concrétisent en croutons jaunâtres au milieu de bulles molles. » Merci, Philippe, je me sens déjà mieux ! 🙂

  5. anne chantal dit :

    Vous êtes tous délicieux à déguster dans l’hommage rendu à cet onctueux breuvage, hommage plein de ferveur utilement mixée au plaisir.
    Bravo l’artiste.

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