L’Amérique gay de Tony Kushner

Quarante-quatre changements de décors, vingt-trois rôles interprétés par huit comédiens, il fallait bien cela pour rendre toute la magnificence de la pièce de Tony Kushner ! Un pari fou et réussi. Sur la scène de la Salle Richelieu, un ange descend des cintres dans des volutes de fumée, des individus traversent un frigidaire, un lit d’hôpital apparaît et disparaît à volonté, tout comme le fantôme d’Ethel Rosenberg… Le merveilleux est au rendez-vous dans la Maison de Molière avec “Angels in America”, la “pièce-monde” de Tony Kushner – selon la si jolie expression de son metteur en scène Arnaud Desplechin – qui fait là son entrée au Répertoire de la Comédie-Française. En ces terribles années Reagan où les amours homo et bisexuelles se virent soudain menacées par le sida, même les anges semblent impuissants à aider les hommes…

New York, 1985. Le Parti républicain est au pouvoir, la catastrophe de Tchernobyl, imminente, et l’effondrement du mur de Berlin s’apprête à bouleverser la politique des blocs. Punition divine infligée aux gays selon l’Amérique puritaine, le sida a fait son apparition et décime à tout va. Souvenez-vous : 1985, l’année où meurt l’acteur américain Rock Hudson, le premier à déclarer publiquement être atteint du sida et à ainsi attirer l’attention médiatique sur la maladie.

Prior (Clément Hervieu-Léger), jeune trentenaire, annonce à Louis (Jérémy Lopez), son compagnon, qu’il est porteur du virus. Celui-ci, inapte à affronter la situation, le quitte. Prior entame alors une longue descente aux enfers, tant physique que morale. Tandis que son corps se dégrade – “le baiser de la mort” est impitoyable -, il effectue un long et douloureux chemin intérieur avant de reprendre espoir.
Joe et Harper (Christophe Montenez et Jennifer Decker), un couple de jeunes mariés mormons venu de Salt Lake City, se délite. Harper vit cloîtrée chez elle et tente de panser sa vie conjugale à coups de Valium en attendant le “coming out” de son mari. Joe, lui, fera fi de ses croyances religieuses et assumera sa sexualité le jour où il rencontrera l’amour en la personne de… Louis. En attendant, il lutte contre la terrible emprise d’un homme de pouvoir véreux décidé à l’aider dans son ascension professionnelle : Roy Cohn (Michel Vuillermoz). Ce personnage malfaisant, incarnation du mal absolu, tel un Richard III des temps modernes, a véritablement existé. Avocat juif et homosexuel, antisémite et homophobe, Cohn (1927-1986) vit dans le déni de la contamination du virus. Se découvrant séropositif, il fait passer cette maladie honteuse pour un cancer du foie et joue de ses relations pour obtenir de l’AZT, médicament expérimental alors extrêmement rare et recherché. Bras droit du sénateur McCarthy durant la chasse aux sorcières, Cohn compte parmi ses glorieux faits d’armes d’avoir notamment envoyé Ethel Rosenberg sur la chaise électrique et celle-ci (Dominique Blanc) vient tout naturellement le hanter au soir de sa vie… S’ajoute à cette belle galerie de portraits le personnage de Belize (Gaël Kamilindi). Afro-caribéen et ancienne drag-queen, il est l’ami de Prior et l’infirmier de Cohn qui lui voue une aversion toute… réciproque.

Cette collection d’individualités, reliées les unes aux autres, vient remplacer l’universel et nous parler de ce melting-pot que sont les États-Unis d’Amérique. Descendants des passagers du Mayflower, juifs, mormons, républicains, communistes, homos, hétéros, bisexuels…tels sont les composants de cette Nation. L’auteur ne se présenta-t-il pas lui-même à son traducteur français en ces termes : “Tony Kushner. Juif, homosexuel et marxiste.” ?

Récompensée par le prestigieux Prix Pulitzer en 1993 et deux Tony Awards, adaptée à la télévision (1) ainsi qu’à l’opéra (2), l’épopée contemporaine de Tony Kushner est en réalité composée de deux pièces, chacune d’une durée de 3h30 : “Millenium approche”, dont l’écriture commença dès 1987, et sa suite, “Perestroïka”. Le tout constitue ce que nous connaissons aujourd’hui sous le titre “Angels in America : A Gay Fantasia on National Themes” (littéralement : “Des Anges en Amérique : une fantaisie gay sur des thèmes nationaux”). Une pièce de sept heures qu’Arnaud Desplechin a condensée ici en 2h30.

À la même époque, en France, les artistes s’emparent aussi du sujet du sida. Le dramaturge Jean-Luc Lagarce, se sachant malade, écrit “Juste la fin du monde”, le premier opus de sa trilogie (3) sur le thème du retour au pays natal d’un homme encore jeune se sachant condamné, et le romancier Hervé Guibert révèle sa séropositivité dans son roman autobiographique “À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie”. En 1994, Brigitte Jacques-Wajeman met en scène “Angels in America”.

Depuis longtemps déjà, Arnaud Desplechin voulait raconter des histoires d’amour masculines. En 2017, la réapparition des années sida sur la scène artistique avec le film de Robin Campillo “120 battements par minute” et, la saison passée, le spectacle de Christophe Honoré “Les Idoles” (4), l’a incité à traiter ce thème. Mais c’est également le contexte politique qui l’a poussé à monter cette pièce. “Angels in America” comporte de nombreuses attaques contre Reagan et faire un parallèle avec Trump aujourd’hui, notamment concernant sa politique anti-immigration et antiécologique, n’a hélas rien d’incohérent. Et puis, il y a ce personnage de Roy Cohn, le grand méchant, qui fait le lien avec le président actuel : conseiller juridique de McCarthy, il fut l’avocat de Trump père et fils.

Sur le plateau, la scénographie de Rudy Sabounghi épouse l’écriture hybride de l’auteur et fourmille d’inventivité. “Angels in America”, c’est la rencontre de Brecht avec Corneille, Shakespeare, Broadway, les sitcoms américaines et la féerie du théâtre populaire ! Utilisation du split-screen (une scène partagée en deux) pour suivre deux actions simultanées, profusion d’images, cloisons coulissantes, rideaux, absence de noir entre les changements de décor, déplacement à vue des accessoires par les acteurs eux-mêmes… Les décors s’enchaînent à vive allure en toute fluidité, telle une machine bien huilée, et participent à la magie du spectacle. Nous passons ainsi d’un appartement de Brooklyn à Salt Lake City, de Central Park au Kremlin, d’une chambre d’hôpital à l’Antarctique… L’ange de la Fontaine Bethesda nous renvoie à ceux de la pièce…

“Angels in America” est une œuvre très sombre dotée de beaucoup d’humour. On rit et on pleure. Et, pour nous faire vibrer de la sorte, il faut d’excellents interprètes, ce que sont indéniablement les huit comédiens réunis ici. Clément Hervieu-Léger, Jérémy Lopez, Christophe Montenez et Jennifer Decker forment un merveilleux et déchirant quatuor amoureux. Nous ne pouvons que les aimer à notre tour. Par son jeu tout en sensibilité, totalement à fleur de peau, Clément Hervieu-Léger nous révèle à quel point ces hommes malades du sida se sont avérés glorieux et, au bout du compte, victorieux. Tout comme le flamboyant Belize, joué par Gaël Kamilindi, fier de ses origines et de sa sexualité. Florence Viala, belle et drôle, est un ange maladroit, qui bégaie à trouver la vérité, un peu comme un automate déréglé. Pour finir, chapeau bas à Michel Vuillermoz et Dominique Blanc : le premier, monstrueux à souhait, incarne ce que l’Amérique possède de plus abject et la deuxième, avec infiniment d’humour, de nombreux visages de cette lumineuse fresque : le dernier rabbin, le dernier communiste, la figure maternelle, le fantôme d’Ethel Rosenberg…

Couples désunis, malades démunis, avec en toile de fond l’Amérique, son histoire et ses croyances, “Angels in America” est décidément un monument poétique.

Isabelle Fauvel

(1)   Mini-série américaine en 6 chapitres de 60 minutes chacun réalisée par Mike Nichols et diffusée en 2003 sur HBO, avec Al Pacino, Meryl Streep, Emma Thompson…
(2)   Par le compositeur hongrois Péter Eötvös, création au Théâtre du Châtelet, à Paris, en 2004.
(3)   “Juste la fin du monde” (1990), “J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne” (1994) et “Le Pays lointain” (1995).
(4)   Hommage à six artistes morts du sida (Demy, Guibert, Lagarce, Koltès, Collard et Daney), le spectacle “Les Idoles” sera repris à l’Odéon Théâtre de l’Europe du 11 au 28 juin

Jusqu’au 27 mars à la Comédie-Française : “Angels in America” de Tony Kushner, traduction de Pierre Laville, version scénique et mise en scène d’Arnaud Desplechin, avec Florence Viala, Michel Vuillermoz, Jérémy Lopez, Clément Hervieu-Léger, Christophe Montenez, Jennifer Decker, Dominique Blanc et Gaël Kamilindi.

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