Luca Giordano, l’art du défi

On ne peut manquer d’être frappé par cet autoportrait de Luca Giordano. Exécutée vers 1688, la toile pourrait laisser croire à une époque bien plus récente. La coiffure maîtrisée, les petites lunettes d’intellectuel, le regard sérieux, on pourrait croire qu’il s’agit d’André Breton. Sauf que le premier est né en 1634 à Naples et le second en 1896 dans l’Orne. Luca Giordano, dont le Petit Palais présente pour la première fois en France une importante rétrospective, aimait décliner ses sujets, y compris lui-même. C’est ainsi que quatre ans plus tard, la star du Seicento qui devait notamment sa célébrité pour savoir faire mieux que les grands maîtres qu’il copiait allègrement, s’était aussi refait le portrait avec le chef couvert de dreadlocks contemporains, comme on en voyait sur la tête de Louis XIV.

Débutée en novembre, l’exposition qui se termine se termine le 23 février, vaut bien motif pour aller déambuler dans ce Petit Palais au charme inusable. L’itinéraire scénographique commence précisément par ces autoportraits avant de nous plonger dans le grand bain des toiles géantes qu’il exécutait si vite qu’on le surnommait « Luca Fa Presto ». Absorbant les techniques de grands maîtres, comme Titien, Dürer, Raphaël ou encore Rubens, il fusionnait mieux que personne les différents styles pour aboutir au sien. Telle cette « Vierge à l’enfant avec Saint-Jean Baptiste » qu’il réalisa en 1655. Il y a là matière à être confondu d’admiration pour la fraîcheur et la modernité de l’exécution. Son talent lui vaut moult commandes, notamment de la part des églises. Qu’à cela ne tienne, Lucas Giordano travaille vite et bien. Chez lui tout est défi qui délivre sa fougue. On lui doit à ce jour cinq mille tableaux et fresques variés. Il n’était jamais plus à l’aise que sur les très grands formats.  Pourtant généreuse la hauteur sous plafond du Petit Palais avoue en l’occurrence ses limites.

Quatre-vingt dix pièces nous sont données à voir, dont trois versions du martyre de Saint-Sébastien. Ce dernier avait avait été enrôlé dans l’armée impériale romaine au troisième siècle avec la bénédiction de l’empereur Dioclétien (284-305). Lequel fit rapidement monter en grade Saint-Sébastien eu égard à son comportement. Mais ses professions de foi chrétiennes à répétition finirent par agacer. Il est finalement criblé de flèches par ses propres soldats. Sans en mourir cependant, puisque miracle aidant il se rétablit et qu’il faut par la suite, l’achever à coup de verges. Voilà pour la légende, rendu muette par lynchage.

Luca Giordano a réalisé trois versions du fameux martyre. Deux versions un brin grandiloquentes avec des anges baroques supervisant la manœuvre depuis les cieux et une autre, davantage remarquable par l’expression de sa sobriété et de sa modernité confondues. On n’y voit plus (ci-contre) qu’un corps blanchi, très pâle, percé seulement de deux flèches. On n’y compte plus aucun figurant venu surcharger un propos dramatique (comme dans les deux premières) et ce rendu singulièrement dépouillé impressionne à juste titre.

On l’a dit aucun format n’était jugé par lui assez grand afin qu’il s’exprimât sans frustration, sans se sentir brimé par d’inévitables limites physiques. Mais précisément, à côté de ses réalisations qui nous font cambrer le buste et tordre le cou, le Petit Palais a réservé un (trop) étroit couloir voué au cabinet de dessins. Et ce n’est certes pas le moins intéressant que de découvrir la subtilité raffinée de ses croquis comme « Judith mettant la tête d’Holopherne dans le sac tenu par sa servante » (quel titre!) ou encore, avec « Suzanne et les vieillards ».  Avec leurs délicats sépias, les deux ne sont pas liés à des tableaux connus. On  ne peut donc parler de pièces préparatoires. Ce n’est qu’à la fin des années soixante que l’Allemand Walter Vitzhum, grand connaisseur de l’artiste, mit enfin en lumière cette production intimiste et diablement attachante.

Intitulée « Le triomphe de la peinture napolitaine », l’exposition en cours cumule ambition et générosité au point qu’elle nous détache le temps d’un parcours, de nos contingences contemporaines qui nous saturent l’humeur. C’est d’ailleurs bien malheureux qu’au sortir du Petit Palais et pour peu que l’on en fasse le tour, il faille enfin tomber sur le fameux bouquet de tulipes de Jeff Koons qui aurait eu une bien meilleure place entre une succursale de Saint-Maclou (martyre du tapis de sol) et une enseigne de Buffalo Grill. Passer brutalement de Luca Giordano à Jeff Koons est une sorte d’épreuve visuelle bien révélatrice d’une époque perdant les pédales et allant de guingois sur ses roues voilées.

PHB

Luca Giordano « Le triomphe de la peinture napolitaine », Petit Palais. Jusqu’au 23 février

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5 réponses à Luca Giordano, l’art du défi

  1. Belle et heureuse mise au point finale !
    André.

  2. Patureau Eric dit :

    Merci cher Philippe pour ce bel article qui donne envie d’aller voir cette exposition. Amitiés. Eric

  3. Marie-Hélène dit :

    merci
    Comment comparer l’incomparable ?
    PS je déteste ce « bouquet » !

  4. Carole Guinard dit :

    Merci pour cet article instructif sur Luca Giordano, qui donne envie d’aller voir l’exposition. J’adhère pleinement – au risque d’être classée parmi les vieux c… qui ne comprennent rien à l’art contemporain-, au commentaire sur le choc visuel du bouquet de Koons (excellent, le « Saint-Maclou, martyre du tapis de sol » !)

  5. Juliette.C dit :

    Ne soyons pas de vieux « ronchons » , le bouquet Jeff Koons dédramatise et tend une main primesautière entre les anciens et les modernes!
    Une ancienne qui aime aussi le contemporain

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