Paul Delvaux, peintre de génie et chef de gare honoraire

Le peintre belge Paul Delvaux avait près de 88 ans lorsqu’il reçut une distinction qu’aucun autre artiste avant lui n’avait obtenue. Il ne s’agissait pas de son entrée dans les collections du MoMa de New York ou de l’organisation d’une grande rétrospective par un musée prestigieux : en 1985, sa renommée était déjà bien établie, et son talent reconnu depuis plusieurs décennies. Ce qui mit en joie l’artiste né près de Liége en 1897 était sa nomination comme chef de gare honoraire de la ville de Louvain-la-Neuve (une quarantaine de kilomètres au sud de Bruxelles). Cette nomination était accompagnée de la remise de l’authentique képi de cette honorable fonction, un magnifique couvre-chef noir et rouge avec liseré doré.

Tous ceux qui connaissent les peintures de Delvaux comprendront la symbolique de cette distinction. Son œuvre, reconnaissable au premier coup d’œil, a très souvent évoqué l’univers des gares et des trains. Ce monde onirique très chargé, où les locomotives et les gares sont représentées avec la plus grande précision, est peuplé des mystérieux personnages propres à son univers : petites filles en costumes du dimanche ou femmes nues au corps d’un blanc laiteux et au regard absent, hommes statiques en costumes noirs de notaire du XIXe siècle, l’ensemble baignant dans une lumière impalpable. Tout cela contribue à faire d’un tableau de Delvaux, notoirement influencé par Chirico, un monde particulier et troublant dont chacun des éléments est connu mais où leur coexistence pose question. C’est sans doute la raison pour laquelle il a parfois été classé, un peu rapidement, parmi les surréalistes.

Il n’est pas véritablement surprenant que les tableaux ferroviaires les plus fameux de Delvaux fassent actuellement l’objet d’une exposition dans un lieu assez exceptionnel de Bruxelles : le «Train World » musée de la Société nationale des chemins de fer belges (SNCB), ouvert depuis 2015 à l’intérieur de la gare de Schaerbeek toujours en activité. Il retrace toute l’histoire du rail et présente les différents modèles de locomotives et wagons – prononcez “ouagon“ – qui ont été en usage depuis l’invention de la « route du fer » (on le ne sait peut-être pas, mais Bruxelles a été la première capitale du monde à avoir été desservie par le train). Les tableaux de Delvaux, dont beaucoup proviennent de la fondation de St-Idesbald, près d’Ostende, y trouvent tout naturellement leur place. La scénographie de François Schuiten les présente in situ, à proximité des locomotives anciennes et compartiments de voyageurs aux banquettes de bois, ce qui aurait enchanté le peintre.

Gare la nuit Paul Delvaux 1963Avec un peu de bonne volonté, le parcours pourra devenir une sorte de promenade poétique, puisque le train a cette capacité de transformer le simple déplacement en promesse d’aventures, en découverte de libertés (la littérature ne manque pas d’exemples, depuis la Prose du Transsibérien jusqu’au Crime de l’Orient Express). Paul Delvaux a souvent indiqué que sa passion pour le chemin de fer remontait à la prime enfance. Cette passion ne l’a jamais quitté. Sans doute parce qu’un artiste ne perd jamais son âme d’enfant : «Quand nous ne sommes plus des enfants, dit Giacometti, nous sommes déjà morts» . Une fois de plus, Apollinaire vient à notre secours : « Ô mon amie hâte-toi / Crains qu’un jour un train ne t’émeuve plus  » ( La Victoire, Calligrammes).

Gérard Goutierre

Gare de Scharbeek, place princesse Élisabeth 3, 1030 Bruxelles.
Jusqu’au 19 avril 2020, du mardi au dimanche, 10h-17h.

Illustration d’ouverture: Portrait de Paul Delvaux dans son atelier à Boitsfort en 1976
Seconde illustration: Gare de nuit (1963) ©Bruxelles, collection SNCB Train World Heritage
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2 réponses à Paul Delvaux, peintre de génie et chef de gare honoraire

  1. vera dupuis dit :

    Merci cher Gérard pour ce poétique voyage qui nous emporte dans le monde des merveilles à deux pas de chez nous.

  2. Paul Dulieu dit :

    Delvaux était le plus heureux des hommes quand il a reçu le titre de chef de gare de Louvain-la-Neuve. De nombreuses reproductions de ses tableaux ornent les pilastres des quais et le mur extérieur de cette gare.

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