Chez Oscar

Tous les soirs le même rituel. Au volant de sa voiture japonaise rouge bordeaux mais dont le lustre a disparu sous la poussière, Albert file par les rues nocturnes de la grande banlieue. Il roule à vitesse contenue mais constante, surveillant les carrefours, respectant les feux rouges. Quand il tourne, il enclenche son clignotant dont il aime à la fois entendre le cliquetis discret et voir le scintillement du signal au tableau de bord. Oui tous les soirs le même rituel ou presque car le club est fermé le lundi soir. Il y était entré un jour par hasard. Il y était revenu de plus en souvent, jusqu’à faire partie des grands habitués. Vers vingt et une heure, Albert rangeait son automobile sur le parking. Il y avait beaucoup de place en soirée car les deux commerces qui entouraient le club, un de bricolage, un d’électro-ménager, avaient déjà tiré leur rideau de fer. Il ne restait plus que la salle de concert dont l’enseigne lumineuse ondulait ses couleurs entre le vert, le bleu et le rouge. On y lisait « Chez Oscar, jazz-club ».

Albert aimait tout du décor immuable, à l’intérieur comme à l’extérieur. À commencer par le physionomiste de l’entrée, toujours en costume, souvent une cigarette au bec. À supposer qu’il soit vraiment physionomiste d’ailleurs mais Albert l’avait étiqueté ainsi. Sa position de sentinelle grand style alternait entre juste dehors, quand il fumait une cigarette, à juste dedans mais sans jamais dépasser le vestiaire et sa préposée. La salle était disposée en gradins de trois rangées. Le bar dominait l’ensemble, fait de banquettes et de fauteuils tendus de velours rouge.

Ce soir-là il y avait un trio interpétrant des classiques de jazz, notamment des morceaux joués par Oscar Peterson, personnalité virtuose dont le nom avait inspiré l’enseigne. C’était bien le seul endroit du monde où Albert se sentait parfaitement à l’aise. Les tumultes de la vie sur Terre s’arrêtaient dès l’entrée, stérilisés par cette ambiance particulière faite d’élégance et de distinction. Entre chaque morceau, les applaudissements étaient toujours ténus. Majoritairement masculine, la clientèle venait en costume. Certains arboraient une pochette, d’autres en sus, portaient la cravate, le chapeau ou les trois réunis. Une des spécificité du lieu était que chacun avait sa place. On aurait dit une scène où chaque personnage s’ajustait à son emplacement. Par exemple il y avait Irène qui s’appliquait à ne s’asseoir qu’au bar sur le même strapontin. On la voyait peu en salle mais on ne pouvait pas rater son chignon extravagant. Elle était quelquefois accompagnée d’une connaissance personnelle et quand ce n’était pas le cas, elle parlait peu à ses voisins.

Albert aimait profondément cette ambiance amniotique que ne venait troubler aucune interférence fâcheuse. Du patron aux clients, chacun semblait s’évertuer à préserver cette atmosphère musicale aux échos maîtrisés. « Chez Oscar », on pouvait boire, à l’abri des intempéries et même du siècle. Albert avait une préférence pour le porto blanc mais il ne dédaignait pas la simple bière pression dont il aimait les longues goulées rafraîchissantes. De mémoire, il n’y avait jamais connu quelqu’un d’éméché jusqu’au débordement verbal bien que certaines démarches légèrement titubantes pouvaienst laisser penser parfois que l’on se trouvait sur un bateau par temps frais. On ne venait que s’y détendre et une chose que Albert appréciait aussi, c’était ces échanges de convenances a minima avec les habitués qu’il connaissait. Il ne serait venu à l’idée de personne d’importuner qui que ce fut avec ses ennuis personnels ou pire, un sujet politique. Ici on savait tenir à distance ce genre de choses. Il serait bien temps le lendemain de les retrouver chez soi, dans l’autobus ou au bureau.

Albert goûtait cette certitude d’un décor immuable où il pouvait entendre, écouter, des musiques de paradis, toute cette beauté sonore, laïque, moderne, propre au jazz des décennies d’après-guerre. Les curriculum vitae restaient sagement au vestiaire dans des enveloppes virtuellement scellées. Et conséquemment, sauf quelques rares cas d’espèce, Albert n’aurait su dire qui faisait quoi dans la vie ordinaire.

D’ailleurs, s’il s’était risqué à livrer des confidences, il aurait été bien embarrassé de confier que tout cela n’était qu’un rêve qu’il répétait tous les soirs du fond de sa cellule. Oui, « Chez Oscar » n’était qu’une chimère qu’il se projetait sans cesse en fermant les yeux. Un songe pour le début de la nuit, un mirage sur bande magnétique qu’il fallait rebobiner après chaque séance. Un dégagement mental au pouvoir d’abstraction phénoménal lequel lui permettait de profiter sans limite d’une permission indéfiniment reconduite.

PHB

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2 réponses à Chez Oscar

  1. Catherine Boccaccio dit :

    Merci pour ce très beau texte.

  2. XAVIER VALENTIN dit :

    une belle histoire, en effet

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