L’infini moins un d’Alicia Gallienne

Il y a un moment où l’on finit par comprendre que les carottes sont cuites. Mais quand on a tout juste 20 ans, l’approche de l’échéance est singulièrement raide à déglutir. Un peu avant de mourir donc, Alicia Gallienne a laissé un petit mot à son compagnon Alvaro. Sur du papier bleu, elle lui a rédigé un petit mot sur lequel elle dit lui laisser son « haut de pyjama en soie » et une paire de bas « fumée ». Il y a trente ans, Alicia partait, au seuil de « l’infini moins un », vers « l’autre moitié du songe ». Ces derniers mots formant en partie le titre d’un livre intrigant qui vient de sortir dans la collection blanche chez Gallimard. Pressée par le temps, Alicia Gallienne avait rempli des carnets de poèmes: « Les premières dominantes », « Les nocturnes » et « Le livre noir ». Sophie Naulleau a préfacé l’ensemble en tant qu’éditrice et le cousin Guillaume, la postface.

Parmi toutes les sorties littéraires du mois, celle-ci sort aisément du lot. D’abord parce que l’histoire même de la jeune fille ne peut qu’interpeller. Et ensuite parce qu’il est devenu bien rare qu’un ouvrage de poésie suscite autant d’articles dans les médias. Une longue préface s’imposait afin de cadrer le contexte. D’où il appert qu’Alicia, issue d’un milieu aisé, subit une appendicectomie à l’âge de 15 ans et qu’à cette occasion elle apprend, ainsi que son entourage, qu’elle est touchée par une aplasie médullaire, soit un dysfonctionnement grave du métabolisme sanguin. On ne sait pas exactement à partir de quand elle a pris conscience qu’elle était condamnée mais on comprend à travers ses écrits que son instinct lui commandait de ne pas traîner si elle voulait profiter de la vie. Celle qui aimait les poètes (Éluard, Baudelaire, Cocteau, Apollinaire…) et l’écriture poétique, avait bien fini par discerner un jour, la mortelle menace qui lui fit écrire: « Cela ira/Je n’ai pas peur du noir/Et puis il n’y pas pas de vautours/Dans les étoiles ».

À la plume, sur sa machine à écrire, Alicia a noirci des pages de poésie tournant le dos à cette maladie particulière qui faisait d’elle une proie idéale pour toutes sortes d’infections opportunistes. On s’attache très vite à une écriture qui ne demandait qu’à aller beaucoup plus loin, à ces réflexions gouvernées par l’urgence, à ces adresses à de multiples personnages comme Mozart à qui elle « dédie par avance le dernier instant de -sa- vie ». Ou encore à Baudelaire et à Jérôme Bosch à qui elle proclame que sur « terre le poète transparent/Se casse en dix milliards de morceaux/On n’a jamais vu autant de vitres de jour/Se briser par terre sans fracas ».

Toute cette poésie attendait depuis trente ans. « L’autre moitié du songe m’appartient » est le décalque de trois ans d’existence sur vingt. L’éditrice confie qu’elle avait de prime abord imaginé un choix restreint de poèmes mais qu’à force de « croiser des vers stupéfiants », elle avait opté pour une offre élargie, sur environ trois cents pages. Quand Alicia est décédée, son cousin Guillaume a décidé de devenir acteur. En 2009 dans Libération, il déclarait: « Sa mort, un 24 décembre, m’a réveillé : si je peux crever demain, alors je veux faire du théâtre ». Sa dernière émission sur France Inter, le 8 février 2020, a été consacrée à l’œuvre poétique de sa cousine. Elle qui avait écrit le 6 février 1989 qu’il était toujours bien difficile de conclure un livre préférant stipuler simplement: « Ci-gît la dernière page d’un livre/Qui est insolent et grave/Comme un enfant qui a volé un bonbon/Pour le plaisir ». Et Alicia est morte. Elle avait d’ailleurs compris très vite qu’il n’y avait « pas moyen de concurrencer Dieu ».

Comme elle le déclarait dès 1987, elle est sans doute partie bien loin, « sur des lacs lumineux, au-dessus des étoiles liquides. » C’est bien le moins que Dieu pouvait lui offrir, à elle et au passage, à tous ces grands enfants escamotés juste après la ligne de départ.

PHB

« L’autre moitié du songe m’appartient ». Alicia Gallienne. Gallimard. 24 euros

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