Fuir

La jeune Simone Desmedt avait choisi de décrire par la peinture, le flot des réfugiés fuyant une capitale menacée par l’arrivée des troupes allemandes. L’écolière a ensuite légendé ce qu’elle avait transposé: « Il y avait les avions qui passaient, les gens étaient obligés de se coucher dans les fossés ou de se cacher dans les bois… Un petit garçon qui avait vu sa mère tuée était accouru pour savoir ce qu’elle avait et s’était fait tuer en se penchant sur elle. »
En juin 1940, les deux tiers des habitants de Paris ont rassemblé à la va-vite leurs effets et sont partis sur les routes de l’exode. L’exposition qui vient de débuter sur ce sujet au musée de la Libération de Paris, nous montre des films et des photos, mais ces restitutions d’enfants sont singulièrement frappantes, mélange précoce de noirceur et de lucidité.

D’autant que dans la panique générale, il a été dénombré à cette occasion selon la Croix-Rouge, 90.000 enfants la plupart du temps égarés comme des valises sur un quai ou sur un bord de route. Ils pouvaient aussi avoir été confiés à des familles véhiculées. Mais comme les itinéraires n’étaient pas toujours stables, les retrouvailles devenaient complexes, surtout s’il s’agissait d’un bébé incapable de donner son nom. L’administration menait des enquêtes. Les journaux publiaient des photos. La réunification des familles a pris semble-t-il beaucoup de semaines, voire des mois. Quant à l’occupant, des affiches de propagandes étaient placardées et disaient: « Populations abandonnées, faites confiance au soldat allemand ». Avec le recul, il y a encore de quoi s’étouffer en lisant ces lignes.

Dans ses nouveaux locaux sis en face des catacombes, le musée de la Libération de Paris nous donne, à travers cette exposition, un aperçu instructif de ce qui peut arriver lorsque tout se déglingue. De nombreux documents, films, photos, objets, racontent cette épopée éperdue. Comme l’itinéraire cartographié de Marguerite Bloch, Frans et Pauline Masereel partis de Denfert-Rochereau (là où se trouve l’actuel musée), qui filent sur Morangis le 13 juin 1940 avant de rejoindre les environs de Poitiers le 28 juin via un itinéraire des plus sinueux. Il leur a fallu 15 jours pour abattre les quelque 340 kilomètres, sachant qu’aujourd’hui une voiture mettrait moins de quatre heures. On peut imaginer le trajet tenant davantage de la reptation inquiète que d’une promenade oisive. Tout le monde n’arrivait pas à bon port. Les bombardements et mitraillages de files de réfugiés par les Allemands avaient notamment pour but « en semant la mort et la terreur » de compliquer la progression des troupes françaises. À la drôle de guerre, s’était rapidement substituée la guerre pas drôle. L’exposition ne prend pas beaucoup de place, les lieux sont étroits, mais ce confinement visuel et sonore ne fait qu’accentuer notre compréhension d’une époque pas si révolue que ça lorsque l’on veut bien regarder ce qui se passe par ailleurs dans le monde d’aujourd’hui.

Il y avait aussi ceux qui avaient choisi de rester comme l’écrivain Paul Léautaud dont le témoignage s’inscrit dans le parcours: « Je reste, disait-il, j’ai toujours décidé de rester. Je le suis encore plus. » Et de poursuivre qu’il n’aurait su saurait où aller, ayant « mauvais caractère » et ne tenant pas particulièrement à la promiscuité de gens inconnus. « Je suis un vieux monsieur «  conclut-il (il a alors 68 ans ndla) alors, s’estimant « un civil inoffensif » dépourvu d’intérêt. Il ne pouvait savoir combien de ces civils inoffensifs allaient périr de mille façons.

Photo d’un film présenté

Au Louvre par ailleurs, on évacue les œuvres d’art. La Joconde fait elle aussi partie des réfugiés itinérants. La voilà qui zigzague sur les chemins de fortune, s’abritant d’abord à Chambord (Loir-et-Cher), à Louvigny (Calvados), dans l’abbaye de Loc-Dieu (Aveyron), à Mautauban (Tarn-et-Garonne) avant d’échouer à Montal dans le Lot. Une photo nous montre « Les noces de Cana » (Véronèse) en cours d’évacuation du Louvre. L’œuvre était l’objet de tous les soins, de toutes les attentions. Maints enfants et familles, dans la débandade générale, n’ont pas eu cette chance.

PHB

 

« 1940, Les Parisiens dans l’exode » musée de la Libération de Paris, jusqu’au 30 août 2020. 4 avenue du Colonel Henri-Rol-Tanguy, 75014 Paris. métro Denfert-Rochereau

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