Les extravagantes rumeurs du Grand hôtel des bains

À la cinquante neuvième minute du film, Gustav von Aschenbach, tente de contenir son énervement car les chemins de fer vénitiens ont mal aiguillé ses bagages. Et pour la première fois, il voit un homme qui tombe à terre, pris de fièvre et de tremblements. C’est le point de basculement choisi par Luchino Visconti pour donner à son film « Mort à Venise », jusque-là beau et tranquille, une dimension dramatique. C’est aussi le moment où il appert que les autorités de la ville ne vont plus pouvoir cacher bien longtemps qu’une épidémie de choléra asiatique, en cette année 1911, va se propager dans Venise. Quelque cinquante années après sa sortie, le film de Visconti entre en résonance singulière avec l’actualité du coronavirus.
Sauf que le choléra est d’origine bactérienne et non virale. Mais l’épidémie de cette époque venait également d’Extrême-Orient avant de toucher l’Europe et notamment l’Italie.

C’est ainsi, avec une acuité nouvelle, que l’on peut revoir ce film tiré du roman « Der Tod in Venedig » que Thomas Mann publia en 1912. Et qui raconte l’histoire de Gustav von Aschenbach (personnage inspiré de Gustav Mahler) débarquant à Venise pour changer d’air. Il s’installe au Grand hôtel des bains, lequel existe toujours sur l’île du Lido. Particulièrement mal embouché et désagréable avec le personnel, on le voit déambuler parmi une clientèle aristocratique où les femmes semblent s’être fixé comme défi d’arborer le plus extravagant des chapeaux, la plus fine des voilettes, la robe la plus élégante. L’atmosphère émolliente, l’action lente, sont compensées par tout le talent de Luchino Visconti qui esthétise admirablement l’ensemble. Le spectateur plane au sein de cette société guindée qui ne tolère qu’elle-même. Si bien élevée à table que  l’on entend tinter les petites cuillères dans les tasses de porcelaine fine. Du moins quand « l’Adagietto » ravageur de Mahler ne domine pas la bande-son.

Lorsque tout à coup, si l’on peut dire, le regard de Gustav von Aschenbach croise, à la 24e minute, celui de Tadzio, enfant à peine adolescent, céleste comme un ange, beau comme un demi-dieu. Le trouble du compositeur est manifeste. Le jeune garçon (qui lui rend ses regards) est interprété par Björn Andresen (1955-). Acteur dont Françoise-Marie Santucci tira dans le journal Libération en 2005, un poignant portrait (1). Car de son propre aveu, le rôle lui a « tout pris ». Il aurait en effet « préféré bâtir » sa vie, « plutôt que d’être posé sur ce piédestal ». C’est ce qu’il confie dans les colonnes de Libération. Il n’avait touché que 4000 dollars pour sa prestation. Dont apparemment il paie toujours le prix.

Durant la première heure du film on assiste principalement au jeu muet, au chassé-croisé du vieux monsieur acariâtre avec Tadzio. Puis Gustav von Aschenbach s’inquiète. Il a vu les murs de Venise se couvrir d’affiches comportant un avertissement sanitaire. Quand il s’en alarme auprès du maître d’hôtel, celui-ci tente de le rassurer en évoquant « d’extravagantes rumeurs ». Cependant qu’inexorablement l’épidémie progresse dans une ville que l’on blanchit à la chaux, que l’on désinfecte par le feu. Et puis il y a cette fin tragique, annoncée par le titre du roman et du film, sur la plage du Lido. Tadzio, nimbé d’une lumière idéale, embrasse l’horizon depuis la plage, tandis que sur sa chaise longue, Gustav von Aschenbach expire. La fièvre fait saigner sur ses joues la teinture de ses cheveux. Son désir s’éloigne. Il meurt en villégiature.

En l’absence de traitement, les différentes pandémies de choléra asiatique firent d’innombrables victimes. Président du conseil des ministres sous Louis Philippe, Casimir Perier, décida d’instaurer un contrôle sanitaire aux frontières. Inefficace disposition dans la mesure où lui-même succombera l’année suivante. L’histoire de « Mort à Venise » correspond à la sixième pandémie de cette maladie. L’annulation cette année du célèbre carnaval italien pour cause de coronavirus, nous indique qu’en la matière, le glas n’a pas fini de sonner.

PHB

(1) « Que c’est triste Venise », par Françoise-Marie Santucci. Libération, édition du 27 janvier 2005

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7 réponses à Les extravagantes rumeurs du Grand hôtel des bains

  1. Marcello Sassoli dit :

    Un film bouleversant et inquiétant. Il remet en jeu toutes nos certitudes. Un virus, une bactérie peuvent décider de nos vies. Nous nous sentons impuissants et en plus le clivage entre générations s’accentue. Moins de « nonni » en vie peut se traduire par moins d’aide aux fils et petit-enfants. Toute une fragilisation ultérieure d’une économie au jour le jour…

  2. jacques ibanès dit :

    Et pour rester dans le choléra, « Le Hussard sur le toit » de Giono dont l’action se déroule au XIXème siécle, n’a rien perdu de son actualité en matière de cruauté et de veulerie…

  3. philippe person dit :

    Cher Philippe,
    je ne vois pas le rapport entre le choléra et le corona… Une réalité d’un côté, un fantasme mondialisé de l’autre… Quelque chose qui touche tout le monde, quelque chose qui touche les personnes déjà affaiblis par une autre maladie…
    Ne soyons pas plus réactifs que le virus…
    Moi, je vois surtout une répétition générale de je ne sais quel jeu délétère des Etats en perte de vitesse. Avec les mesures prises, plus de printemps arabe ou iranien, de gilets jaunes, de révoltes improbables qui finiront par se produire dans les moins en moins démocratiques de nos pays déjà seulement formellement démocratique…
    On crie au loup et on a la paix sociale, le contrôle des corps à défaut de celui des âmes…
    Relisons Thomas Mann, écoutons Malher et regardons Dirk Bogarde en train de s’écrouler sur sa plage vénitienne… Et soyons sans crainte sur au moins une seule chose : le corona ne produira aucun chef d’oeuvre !

  4. Cher Philippe,
    étrangement, « La peste » d’Albert Camus bat des records de vente dans les librairies, comme quoi les gens aiment se référer au passé… D’ailleurs on ne peut pas dire que le corona « ne produira aucun chef d’oeuvre », tout est possible. En tout cas il signe un allègement de la pollution dans le monde, et permettra peut-être à bien des gens de se dire combien Pascal avait raison en écrivant « Tout le malheur des hommes vient de ne pas pouvoir rester en repos dans une chambre « .

    • philippe person dit :

      Vous avez sans doute raison, chère Lise !
      Mieux vaut qu’ils lisent que d’aller au Salon du Livre !
      Pour l’allègement de la pollution, on pourrait imaginer un « complot positif » : pour inciter les gens à moins consommer, on les menace d’un virus qui les fait rester chez eux pour lire… et avec quand même retour de la veillée (mais pas plus de dix personnes !) et jeux de société (en bois… ceux de notre enfance !)

  5. Didier dit :

    Nos petits-enfants , singulier ou pluriel
    nos pays démocratiques, pluriel
    les personnes affaiblies,féminin
    Sinon, excellent .

    • philippe person dit :

      Cher Didier,
      je vais trop vite pour cliquer et je ne peux pas corriger ensuite ! Je découvre à chaque fois avec honte pour le premier en orthographe que je fus jadis que j’ai laissé quelques fautes grossières… Envoyez-moi votre mail, je vous adresserai désormais mes textes en avant-première… que vous enverrez ensuite sur le site de notre revue favorite sans plus aucune faute !
      amicalement, cher futur correcteur

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