Avec vue sur le Mont-Valérien

Le 6 février 1918, Guillaume Apollinaire s’ennuie au point de se résoudre à dessiner ce qu’il voit de sa fenêtre. Il est alité depuis un mois dans dans une annexe de l’hôpital du Val de Grâce située au 57 boulevard de Montmorency à Paris.  Il y a été transporté d’urgence au début du mois de janvier pour cause de congestion pulmonaire. Ce 6 février il dessine le Mont-Valérien qui se dresse à l’horizon de sa laborieuse convalescence. Depuis, la vue s’est bouchée par une barre d’immeubles, lesquels ont poussé dans les années soixante tout au long de la voie de chemin de fer qui borde le boulevard. Le dessin (détail ci-dessus) n’a d’évidence aucune prétention artistique. Signé et daté, il s’est pourtant envolé chez Sotheby’s bien au-delà de son estimation, en octobre 2014.

C’est un petit coin tranquille à un jet de pierre de la Porte d’Auteuil. La ligne de chemin de fer a été transformée en promenade. Les belles maisons (dont celles de Goncourt) s’alignent sur sa bordure verdoyante, dont l’immeuble du 57 actuellement en rénovation et qui semble abriter des activités de bureau. Cependant qu’en ce début de printemps 2020, tout semble figé dans une muette circonspection à l’égard d’un virus invisible.

En 1952, Marcel Adéma raconte dans une biographie d’Apollinaire que le poète toujours militaire a bien failli succomber sur ce même lieu en raison de son corps affaibli par les gaz de la guerre de quatorze. C’est d’ailleurs le deuxième séjour que fait Apollinaire dans cet établissement également appelé Villa Molière. En 1916 déjà, il y est trépané suite à un méchant éclat d’obus qui l’avait frappé à la guerre au moment d’une pause,  en pleine lecture du Mercure de France. C’est aussi dans cette maison qu’il apprend que la légion d’honneur demandée par ses amis lui a été refusée. Dans une lettre à son ami Joseph Granié, pour la première fois publiée par Marcel Adéma, il déplore cette brimade gratuite et avoue qu’il aurait bien préféré « que l’on ne marchandât pas avec moi qui n’ai pas marchandé ma vie ». Vu la désinvolture fréquente avec laquelle cette médaille a été distribuée par la suite, il a dû et à supposer qu’il soit en condition de le faire, s’en consoler depuis.

Cette maison banale qui existe encore (ci-contre) et cette époque particulière, n’est pas sans rappeler sauf la guerre, ce qu’il se produit aujourd’hui sur le front sanitaire. Car Guillaume Apollinaire allait, on le sait, être fauché par la grippe espagnole, six mois après son mariage, au début du mois de novembre 1918. La Camarde, désobligeant squelette, figure anthropomorphique de la mort, se montrait insistante. Tout porte en effet à croire qu’elle n’avait pas encore atteint son seuil de satiété avec la guerre. L’épidémie dite « espagnole » allait faire des dizaines de millions de morts. Dans sa biographie d’Apollinaire (Gallimard 2013), Laurence Campa dépeint à Paris en 1918, un climat qui n’est pas sans nous interpeller avec la fermeture de lieux publics, des jardins aux théâtres en passant par les bordels. On imposait le port du masque aux conducteurs des autobus. Dans Les Soirées de Paris il y a deux ans, nous racontions comment Apollinaire lui-même avait recommandé aux lecteurs du Mercure de France de «renifler du jus d’oignons» afin de se préserver du miasme ravageur.

Quelques recherches sur Internet sur les personnalités disparues la même année, font état d’un autre poète, Joseph Althot, décédé à 19 ans de la grippe espagnole parmi neuf compagnons bûcherons au Québec. Son texte ultime, repris à divers endroits du web, a été rédigé sur un morceau d’écorce de bouleau:

« Je suis le dernier/Je (ne) les entends plus respirer
Je sens mes forces me lâcher/Vous viendrez me chercher.
J’entends le chant des corbeaux/Et le bruit du ruisseau
Je voix le soleil par le carreau/C’est fini, la hache, les chevaux/
Adieu, amis, compagnons/Nous étions de simple bûcherons.
Jeunes, vaillants, fanfarons/Plein (s) de cœur et gais lurons. »

Comme quoi cela valait bien la peine de s’intéresser à une vue du Mont-Valérien selon Apollinaire. Elle nous a fait enjamber l’Atlantique et découvrir un texte éperdu signé d’un jeune homme à peu près inconnu. Lui qui, pimpant, n’avait pas prévu autre chose que de scier des arbres entres copains. Depuis Pompéi on sait bien que la mort ne nous surprend pas forcément au lit.

PHB

 

Source image d’ouverture: Sotheby’s

 

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Apollinaire, Histoire. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *