Guillaume Apollinaire, escrime, quinine et cocaïne

En mars 1907, la revue bimensuelle « La culture physique » se flatte sous la plume du rédacteur en chef Albert Surier, d’accueillir comme nouveau collaborateur, Guillaume Apollinaire. « En termes émus, prévient la direction du journal sportif dans un encadré, notre distingué collaborateur, Guillaume Apollinaire, retrace dans l’article qu’il consacre à Guy de Maupassant et que nous publions aujourd’hui, quelle part de sa vie l’admirable auteur de « Sur l’eau », donna à l’athlétisme et au sport ». Guy de Maupassant (1850-1893) et Apollinaire (1880-1918) ont au moins ceci en commun d’avoir fréquenté la Maison Fournaise à Chatou et partagé le même amour de la Seine. Apollinaire en parle comme d’un athlète qui oubliait « toute modestie » dès qu’il « s’agissait de sa force ». Cependant que Maupassant, « riche et glorieux » atteignait « l’époque douloureuse de son existence ».

Ce fut la seule et unique collaboration de Apollinaire à cette revue apparue en 1904. Dans son article, il rappelle donc la déchéance progressive de son aîné, entre misanthropie et folie. L’auteur de « Bel ami » écrit-il, quémande « le ressort moral et physique à l’éther, à la cocaïne, à la morphine, au haschisch, à l’opium ». Ce qui est drôle au passage, c’est que dès ses premiers numéros, « La culture physique » promouvait via maints placards publicitaires le « Coca des Incas » le « plus tonique et le plus reconstituant des apéritifs supérieur à tous les vins de quinquina ». On notera d’une part que le quinquina, anti-paludéen naturel, fait en ce moment beaucoup parler de lui dans le traitement du covid 19 et que, d’autre part, le fameux « Coca des Incas » contenait aussi un peu de cocaïne. De quoi effectivement redonner du tonus et le moral à ceux qui se sentaient déprimés. On pourrait peut-être relancer cet apéritif histoire d’être moins maussades, l’idée est à creuser.

Cet article de Guillaume Apollinaire amusa beaucoup. Notamment Pablo Picasso qui fit, en écho malicieux, une caricature tout en muscles de son ami dans un genre lutteur de foire et tenant dans ses mains la revue en question. Ce dessin est visible dans l’album de la Pléiade de même que, deux pages auparavant, une photo d’Apollinaire dans une salle d’armes et en tenue d’escrime. L’auteur du « Pont Mirabeau » n’était pas particulièrement sportif, du moins ne lui connaît-on pas l’esprit de compétition. Mais ayant fait la guerre dans l’artillerie et l’infanterie, on peut convenir qu’en l’occurrence, il avait pratiqué un sport de l’extrême. Dans lequel il n’a pas failli, bloquant même de sa tête un éclat d’obus ennemi.

Et c’est en tout cas d’escrime dont il est question dans ce numéro 52 de « La culture physique ». Le maniement du fleuret lit-on en sous-titre, « exalte le sentiment chevaleresque, exclusif de toute bassesse de caractère ». Et aussi qu’une salle d’armes n’est pas autre chose qu’une « école d’honneur et de loyauté ». D’ailleurs cela concerne aussi l’écriture qui peut être considérée, le cas échéant, comme une arme par destination.

Sûrement que parmi les nombreux livres qu’il transportait en permanence dans ses poches, Apollinaire devait avoir de temps à autre un volume de Maupassant. Il avait composé un jour « La grenouillère » un court poème qui devait être mis en musique plus tard par Francis Poulenc et qui mentionnait le père de « Bel ami »:

« Au bord de l’île on voit
Les canots vides qui s’entre-cognent,
Et maintenant
Ni le dimanche, ni les jours de la semaine,
Ni les peintres ni Maupassant ne se promènent
Bras nus sur leurs canots avec des femmes à grosses poitrines
Et bêtes comme chou.
Petits bateaux vous me faites bien de la peine
Au bord de l’île. »

Francis Poulenc disait que c’était un poème qui évoquait de « beaux passés perdus » et des « dimanches faciles et heureux » (1). Ce genre de dimanche où l’on pouvait siroter tranquillement du « Coca des incas » sans pour autant enfreindre les lois de plus en plus contraignantes de la cause sanitaire.

 

PHB

 

(1) Citation repérée dans « Jean Cocteau, Guillaume Apollinaire, Paul Claudel et le groupe des six … » de Catherine Miller

Les images d’illustration sont issues de Gallica (BnF)
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1 réponse à Guillaume Apollinaire, escrime, quinine et cocaïne

  1. BM Flourez dit :

    « … il avait pratiqué un sport de l’extrême. Dans lequel il n’a pas failli, bloquant même de sa tête un éclat d’obus ennemi. »

    J’aurai voulu écrire cela !
    C’est une vérité de poète, donc, c’est la vérité.
    Merci.
    BMF

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