A vous qui m’éditâtes

catalogue galerie Louise Leiris photo: PHB/LSDPIl y a des catalogues bien plus précieux que d’autres et ce n’est pas forcément le prix qui fait la différence. Celui-là a été imprimé en 1959 pour le compte de la galerie Louise Leiris. Il résume cinquante années d’édition de Daniel-Henry Kahnweiler (1884-1979), tout à la fois auteur, collectionneur et marchand d’art. Cet éblouissant fascicule rassemble d’extraordinaires signatures et de destins croisés. Poèmes de Picasso illustrés par lui-même, Michel Leiris accompagné de André Masson pour l’image, texte de Gertrude Stein avec la complicité graphique de Juan Gris, Erik Satie en compagnonnage avec Georges Braque, poèmes de Vlaminck ornés par ses propres bois gravés, André Malraux faisant de Fernand Léger son complice… sur moins de quarante pages, c’est un exceptionnel voyage dans l’art et la poésie moderne qui nous est proposé.

Signée Jean Hugues (1923-1997), l’introduction raconte l’arrivée à Paris de Daniel-Henry Kahnweiler en 1902 à Paris. Fils de bourgeois aisés, il était d’abord destiné à la Bourse. Dans un premier temps il va poursuivre un apprentissage à Londres avant de revenir à Paris en 1907 avec une idée bien différente en tête, celle de devenir marchand de tableaux. Il ouvre une boutique rue Vignon et fait progressivement la connaissance de Picasso, Juan Gris, Max Jacob et de Guillaume Apollinaire lequel lui fait remarquer une toile de Georges Braque accrochée en 1908 au Salon des Indépendants. Convaincu, Kahnweiler organise une exposition de l’un des premiers maîtres du cubisme et demande à Apollinaire d’en préfacer le catalogue. Ce sera historiquement leur première collaboration. Un an plus tard, « HK » devient éditeur et inaugure cette nouvelle profession (de foi) avec Apollinaire, en imprimant son premier livre « L’enchanteur pourrissant ». On peut voir et dans ce catalogue et incidemment au Centre Pompidou le contenu de la lettre que le poète lui adressa  en novembre 1910:

« Vous êtes le premier Henry qui m’éditâtes;
Il faut qu’il m’en souvienne, en chantant votre los.
Que vous célèbrent donc les vers et les tableaux
Au triple étage habité par les trois Hécates! »

On ne peut pas dire que ce premier livre d’Apollinaire connut le succès, mais il marquait un important point de départ dans la carrière de Kahnweiler, lequel devait démontrer par la suite qu’il avait un flair inné pour traiter avec les meilleurs. Notamment ceux qui savaient quitter leur palette pour écrire de la poésie quand ils ne combinaient pas les deux. L’attelage de Derain avec Apollinaire est, de la sorte, une double première, à la fois pour l’artiste et le poète.

Picasso avait dit, sans doute avec un brin de fausse modestie, « je crois que je suis un poète qui a mal tourné ». Il éprouvait non seulement de l’amitié pour Apollinaire mais il avait incontestablement saisi, comme Vlaminck, toute la force évocatrice de l’écriture. Même avec une langue française qu’il maîtrisait mal, il fallait qu’il appartînt au club des poètes. Et c’est ainsi que Kahnweiler a publié en 1954 des poèmes du peintre complétés de splendides lithographies (ci-contre). Picasso donne à l’ensemble une belle cohérence. Il démontre une fois de plus sa légendaire capacité à amalgamer n’importe quel type de matériel, y compris des mots calligraphiés. Trois ans plus tard il réalise pour Michel Leiris, toujours à fin de publication et visible dans le catalogue, un si extraordinaire portrait de Balzac qu’il aurait pu ne pas le signer tellement son style est identifiable.

Ce fascicule est saisissant, chaque page est une surprise pour les yeux et en même temps un jalon historique. Il contient notamment « Le piège de méduse », comédie lyrique en un acte de Erik Satie qui constitue en l’occurrence la seule œuvre littéraire publiée par le musicien. Il a été fait appel pour l’occasion à Georges Braque en guise de décorateur. La gravure qui figure en page onze représente une guitare (voir ci-dessous), thème récurrent chez les cubistes de la première heure.

Sans trop se donner de mal ni vider son livret A, on peut trouver ce merveilleux fascicule sur Internet. Il ne nous est pas donné tous les jours la possibilité d’être séduits (voire franchement béats) à ce point.

PHB

 

Crédits photos: PHB/LSDP
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1 réponse à A vous qui m’éditâtes

  1. Catherine Dantan dit :

    Une belle surprise ce matin ! Merci Philippe Bonnet

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