« Voici le temps des assassins »

Un livre que l’on reçoit en cette période où tout est masqué, cloîtré. Une pièce de théâtre devenue un ouvrage qui dépeint avec réalisme l’engrenage qui conduit un éleveur laitier jusqu’au suicide. Cette fiction inspirée d’un fait réel est rédigée par Rebecca Vaissermann. La pièce est directe, elle met en scène les personnages principaux de l’intrigue, aucun autre. Pas de fioritures. Son écriture ne mentionne pas de détails de mise en scène ou de décors. Mais on imagine ceux-ci forcément dépouillés, simples, appelant à se retrouver de plain-pied dans la fameuse salle de traite, ou dans les autres scènes.
Et pourtant il reste toujours et encore le sentiment d’une réalité perdue. De cette campagne, rustaude, le mot est bien choisi.

« Voici le temps des assassins », pour reprendre le titre d’un film de Julien Duvivier en 1956 (avec Jean Gabin, Danielle Delorme et Gérard Blain) nous raconte l’histoire d’un chef qui règne en sa cuisine même s’il joue toujours la même partition sur son piano, des recettes bourgeoises qui jusque dans les années 60, noyaient le saumon dans un puits de beurre blanc. Ce serait bientôt la fin des auberges, qu’elles aient été Cheval blanc ou Jeanne de Laval. Bientôt les plats pourront exister dans leur simple ruralité. Une image qui fleure bon la campagne. Il faudra soixante ans encore, pour que les fermiers se disent qu’il est dans leur droit de vendre le goût de la Salers , du salsifi ou celui des fraises. Ils l’apprendront plus tard dans la nuée d’un funeste virus.

« Voici le temps des assassins », pas facile de parler de sa vie à un paysan. Et pourquoi d’ailleurs en parlerait-t-il puisque dans les années 50, il pouvait en rire en forme de tout procès. C’était le « pauv’ paysan » dont se moquait consensuellement, Fernand Raynaud. Une caricature délicieuse d’un agriculteur qui terminait ses propos, par un inoubliable «ça eut payé, mais ça paye plus» (1)`

À la longue, les langues se sont déliées et le père n’est plus là pour arbitrer son monde. La comptabilité bovine était toujours compliquée surtout quand le Marché commun se mêlait de donner son avis. Mais en réalité chacun faisait son fromage et tout allait bien. À la fin de l’année pour les comptes, il suffisait que côté salaire annuel, on inscrive comme bilan un revenu nul, et côté investissement, du matériel agricole, pas toujours déclaré clairement.

« Voici le temps des assassins ». Un jour, on me raconta qu’un paysan du coin avait été tué par un de ses chevaux. Un cheval c’est utile pour tirer une charrette, ou labourer un champ mais dangereux, si un méchant frelon, fait paniquer le canasson. Il y a quelques années, son fils, remarqua qu’une vache avait mis bas et qu’elle protégeait le petit veau derrière elle. L’éleveur s’approcha doucement, la vache chargea ; un an plus tard le paysan était encore sur le billard. Le veau avait son avenir tout étiqueté comme veau de Saint-Étienne. Les Italiens et aussi les Espagnols aiment cette viande jeune mais saignante. Et la vache ? On ne garde pas un animal dangereux. Au fait, avez-vous remarqué ? Les vaches n’ont plus de cornes.

« Voici le temps des assassins ». Où est passé le vieux ? Le père, celui qui dirige la famille de son silence, des histoires de fille aînée à qui l’on refuse de se rendre à une fête locale. Des histoires de fils, aussi. On devait être en 1959, il revenait d’Algérie. Il arriva chez lui en fin de matinée. Je ne sais pas si son père déboucha une bouteille de cabernet, pour l’accueillir, c’est le pays et au bout d’un service d’une trentaine de mois cela peut se faire. Le patriarche l’envoya travailler l’après-midi aux champs.

Pour les auteurs du XIXème siècle, Balzac, Maupassant et Zola, les paysans sont dépeints d’une manière le plus souvent négative. Mais le summum, c’est ce roman de Balzac, « Les paysans », considéré cependant comme un des plus importants de la «Comédie humaine». Zola s’intéresse à la condition paysanne en publiant un roman en 1887, « La Terre ». Avec ce livre violent et crû, l’auteur sera montré du doigt par les critiques et même par ses collègues écrivains contemporains. Il faudra attendre un siècle pour que les Vendéens aient le droit à leur mémoire. Tout se mélange, le temps de feuilleter le XXème siècle, pour que la terre des hommes nous raconte une histoire, qu’ils oublieraient presque avoir perdue.

C’est la province de François Mauriac dans Thérèse Desqueyroux avec sa ruralité bourgeoise quand on y chasse, au piège, la palombe et c’est le cœur du paysan qui pleure quand il sent le vent porter les flammes de la forêt. Il apprendra à connaître les « Règles du jeu ».

« Voici le temps des assassins ». Les paysans se sont faits militants d’une cause qui leur échappe. Ce sont les Européens d’ici contre Européens d’ailleurs. C’est le prix du lait du matin contre le prix du beurre du soir. Plus personne n’y reconnaît plus rien, hier chef d’entreprise le paysan se découvre en faillite comme n’importe quel patron. On ne joue plus les terres aux dés et c’est Casino qui achète la viande à terme.

Le cinéma a pris les mesures de ces mondes. Au-début c’est celui du chef, du père, Jean Gabin s’impose. C’est « l’affaire Dominici ». Le 5 août 1952 à Lurs, trois corps étaient découverts. La famille de Gaston Dominici, condamné à mort puis gracié, n’a cessé de clamer son innocence.

Dans le genre taiseux on trouve aussi « la veuve Couderc » film de Pierre Granier-Deferre avec Simone Signoret et Alain Delon. Les paysans ont-ils gagné leur classe. ? Ce n’est plus le problème. Il y aura toujours des jeunes pour apprendre leur métier d’ingénieur-agro. La cuisine de la salle a été refaite par un architecte. Et le cinéma ? Il commence à donner des images d’abord pour que l’on comprenne… Et aussi pour qu’ils existent, les ruraux.

« Au nom de la terre » est un film réalisé par Edouard Bergeon avec Guillaume Canet. Il donne à sentir la dérive de ce paysan, qui a cru ce que l’on voulait qu’il croit et que la mort a jeté dans un tas de cendre. Sorti à raz les antennes du virus covid-19, 2 millions de personnes sont venus le voir. Un autre film, « Petit Paysan » par Hubert Charuel, en 2017. a reçu trois César en 2018 : meilleur premier film, meilleur acteur et meilleure actrice. Une vache est suspectée de porter une maladie Le diagnostic est sans appel. Pierre sait que si une vache est atteinte les autorités sanitaires abattront tout le troupeau, en application du principe de précaution. Il décide donc de tout faire pour dissimuler la vérité aux yeux de tous, parents, voisins, amis. Mais les choses s’aggravent.

Enfin à signaler qu’une porte s’est entrouverte sous la forme de dialogue de théâtre, à lire à défaut d’être jouée. J’aurais bien vu monter « Salle de traite » (2) de Rebecca Vaissermann à Avignon, il n’est jamais trop tard. Une pièce de théâtre devenue un ouvrage dépeint avec réalisme l’engrenage qui conduit un éleveur laitier jusqu’au suicide.

Bruno Sillard

(1) Le Pauv’paysan de Fernand Raynaud (je découvre sur le tard une vraie filiation avec Coluche).

(2) Rebecca Vaissermann lisant un passage de « Salle de traite »

Livre « Salle de traite » Rebecca Vaissermann, éditions Koinè

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