Au Louvre-Lens, toutes les couleurs du noir

Au milieu du vaste et lumineux hall d’entrée, un grand tas de charbon. Il a la forme exacte des terrils voisins. Ce n’est qu’en s’approchant que l’on découvre le véritable matériau entassé : il s’agit en réalité de confettis. Deux tonnes de confettis de papier noir que le plasticien français Stephane Thidet a installés comme un rappel du pays minier et une invitation à découvrir l’exposition présentée jusqu’en janvier 2021 au Louvre Lens, «Soleils noirs».
Dans l’exposition elle-même, un monochrome granuleux de Damien Hirst peut également faire illusion. Ce ne sont pas des fragments de houille noire collés sur le support, mais une nuée de cadavres de mouches, comme prises au piège dans le goudron (“Who’s afraid of the dark“, 2002). Il faudra attendre l’avant-dernière salle pour trouver enfin un authentique tas de charbon, posé là comme si de rien n’était par Bernar Venet (ci-dessus), dont on connaît surtout les gigantesques structures en acier souvent aux abords des grande agglomérations.

Célébrer le noir au cœur du pays minier, longtemps habité par les
“gueules noires“, le thème s’imposait pour le musée installé à Lens depuis 2012. Non-couleur pour un physicien, le noir se prête à toutes sortes de représentations, participe à bien des rituels. Il peut, selon les époques, symboliser des sentiments contradictoires. L’exposition de Lens a voulu mettre en évidence toutes ces facettes, au risque parfois du trop-plein. Le sous-titre (« De l’Antiquité jusqu’à Soulages ») témoigne de l’ambition.
Dans un parcours qui commence dans la pénombre – peintures sombres sur fonds noirs, cartels de la même tonalité et dont la lisibilité est approximative – et s’éclaire progressivement jusqu’à réserver la plus grande luminosité aux œuvres les plus radicales, le visiteur éprouvera des sentiments ambigus.

Depuis le Beethoven de la Sonate au clair de Lune (Benjamin Constant) jusqu’à la “Grande Ombre“ puissante sculpture de Rodin pour son projet de la Porte de l’Enfer, en passant par l’effroi des orages, tempêtes et autres ouragans, l’exposition franchit les styles et les époques.

Pierre Soulages

Le noir c’est aussi (d’abord ?) l’absence de lumière, et c’est la mort. Memento… Une vanité de Philippe de Champaigne rappelle cette vérité première. On pense à Goya dont les peintures noires auraient bien évidemment trouvé ici une place de choix. Mais le noir peut être rédempteur, comme le suggère une étape. À l’instant même de la mort du Christ, le ciel s’obscurcit brutalement. Au 17e siècle les artistes utiliseront le noir et joueront sur le clair-obscur pour représenter les épisodes de cette Passion.

Ambiguïté du noir : alors qu’il est associé à l’humilité et la pauvreté, il devient également une couleur prisée de l’aristocratie. Il s’impose autant à la cour des Habsbourg d’Espagne qu’à celle des ducs de Bourgogne. Plus près de nous, on pourra parler d’une authentique mode à partir du 19e siècle (voir le modèle inégalé d’élégance que représente “La Dame au gant“ de Carolus-Duran), mode qui ne semble pas devoir disparaître de nos jours. Il est intéressant de noter que c’est le 20e siècle, avec des artistes comme Malevitch, Hartung et bien sûr Soulages, qui a poussé au plus intime l’exploration de cette fascinante non-couleur .

Reste le titre de l’exposition : « Soleils noirs » fait inévitablement penser à Gérard de Nerval (“El Desdichado“ ) :  « Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé / Porte le Soleil noir de la Mélancolie ». Cette mélancolie toute romantique ne semble pas être le propos de l’exposition, qui vise plutôt à faire jaillir d’une non-couleur les émotions humaines les plus diverses. Peut-être parce que « Le noir n’est pas si noir », comme le suggère Paul Valéry dans sa « Jeune Parque ».

Gérard Goutierre

Aspect de l’exposition

9 rue Paul Bert, 62300 Lens.
Jusqu’au 25 janvier 2021
Tous les jours de 10h . 18h, sauf le mardi
www.louvrelens.fr
03 21 18 62 62

Crédit photos: Gérard Goutierre
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2 réponses à Au Louvre-Lens, toutes les couleurs du noir

  1. anne chantal dit :

    Mot de la fin : on y court ?
    ou on peut s’en passer ?
    On se sent un peu frustrés niveau expos par ces temps actuels..
    Autre sujet :
    Si vous allez voir Christo à Beaubourg, ne ratez surtout pas la longue vidéo sur ce couple charismatique et plein d’humour …

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