Pas moins de 21 coups de canon

À observer son œuvre, il n’est pas tout à fait impossible de supposer que Kandinsky eut trouvé dans la signalétique maritime, une part de son inspiration. Leur géométrie, ornée de ronds colorés, signifie toutes sortes de choses. Avec trois ronds jaunes verticaux, flanqués à la base de deux cercles de même surface emplis de vert et de rouge, c’est un navire à vapeur remorquant plusieurs bâtiments qui s’annonce. Les situations les plus complexes ont leurs codes jusqu’à celui (ci-contre) traduisant un « bâtiment occupé à réparer un câble télégraphique ayant de l’erre ».

Ce langage des lumières, tout à fait fascinant par son expression artistique non préméditée, se trouve figurer dans un « Manuel du marin » édité en 1941 par la Société d’Éditions géographiques, maritimes et coloniales ». Par la désuétude de certaines recommandations ou via des définitions empruntant sans le vouloir au style d’écriture Dada, cet ouvrage distrait de façon inattendue.

La mer a ses usages et que l’on soit capitaine au long cours, plaisancier ou flibustier distingué, que l’on pilote un brick, un sloop à tape-cul ou une frégate, il convient apparemment de les respecter. Sauf erreur rien n’a été aboli dans ce domaine mais l’ère moderne en a probablement réduit la pratique. A priori rien ne semble dispenser le moindre skipper d’un banal catamaran de respecter les règles du « navire arrivant sur une rade étrangère ». Il convient en ce cas de « saluer la terre de 21 coups de canon avec le pavillon que l’on salue au grand mât ». Mais il faut le faire si et seulement si on a l’assurance que cette politesse sera rendue. C’est mieux ainsi car en admettant que chacun ait son canon domestique à bord, on ne peut être tout à faire sûr que les 21 salves seront bien interprétées comme un acte de courtoisie élémentaire. De surcroît, moins on est gradé, moins sont nombreux les coups de canon à tirer: dix-neuf pour un amiral commandant en chef, treize pour un contre amiral commandant en chef et huit seulement pour le chef de division en sous ordre. Le simple plaisancier, même capitaine de son voilier, ne faisant d’évidence pas partie pas partie de cette liste, on peut supposer qu’un simple mouvement de sa casquette suffira à contenter les autorités portuaires si elles se soucient encore de ce type de déférence.

Après ce chapitre ayant trait à la politesse navale, le manuel du marin, prête souvent à sourire avec un jargon empruntant sans le vouloir à la poésie dadaïste. La partie relative aux chaînes et ancres est une merveille de loufoquerie pour celui qui n’y entend rien. Aux figures 68 & 69, on y apprend qu’il y a en général deux sortes d’ancres, le grappin et la chatte, variante de la première. C’est là, précisément, que ce livre atteint un sommet. Selon l’auteur anonyme en effet, « la chatte est un grappin dont les pattes n’ont pas d’oreilles, elle sert à draguer les chaînes, parce qu’elle court mieux dans le fond ». Peut-on faire plus drôle dans ce monde des organes de mouillage comprenant notamment des heurtoirs, des cabestans, des étrangloirs, des puits aux chaînes, des écubiers et des bittes. Sans doute. Les vieux potaches que nous sommes tous encore plus ou moins et plutôt plus que moins c’est à espérer, se réjouiront de savoir que « prendre le tour de bitte c’est faire un tour complet avec la chaîne autour de la bitte ».

Par ailleurs, comme à bord tout doit s’attacher, le chapitre consacré aux nœuds est sans conteste le plat de résistance pour le lecteur qui veut tout savoir et pratiquer la plaisance dans les règles de l’art. En navigation il y a un nœud pour tout, à l’instar du nœud de bouline qui sert à « étalinguer un câble » afin de « couler un maillon ».  On compte aussi le nœud de griffe, le croc de palan, la gueule de loup et même le nœud de cravate. Dans la catégorie des manœuvres de haute timonerie qui ne sont pas accessibles au commun des mortels, il y a celles consistant à « frapper une drisse anglaise », « passer les garants d’une caliorne », « fouetter une poulie » ou encore « lover un filin ». Comme quoi l’envie d’orgie n’est jamais loin de la surface consciente.

Le « Manuel du marin » se termine avec les égards dus aux noyés qui demandent à être réanimés. On sera satisfait d’apprendre qu’en cas de résurrection, mais seulement à ce stade, il convient de servir au malheureux « quelques cuillerées » de « grog chaud ».  Cela aidera aussi le lecteur à reprendre contact avec la vie, celle qu’il a failli perdre en tentant de digérer à l’étourdie l’ensemble des paragraphes consacrés à la radiogoniométrie et autres joies d’emploi du compas gyroscopique voire ceux afférents aux grands principes de la télémétrie. S’il est bien clair que ce manuel pèche trop souvent par un hermétisme déconcertant, il faut bien se rappeler que, bizarrement, il n’est de vraie plaisance qu’en mer.

PHB

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2 réponses à Pas moins de 21 coups de canon

  1. Debon dit :

    Très drôle! Merci, Philippe. C. Debon

  2. Bravo cher Philippe Bonnet et, comme presque chaque jour, ce fut un plaisir de vous lire.
    Comment puis-je vous citer (assez longuement) dans un catalogue d’exposition ? L’original doit être hors droits d’auteur maintenant, mais vous avez eu le talent de le découvrir.
    Très amicalement,
    Daniel Marchesseau

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