Le Laboureur de Bohême met en garde la mort !

Voilà une heureuse idée du Théâtre de Poche que cette réouverture sous le signe de la révolte d’un humain très humain contre ce qui le dépasse. « Le Laboureur de Bohême » met en scène le dit laboureur qui vient se plaindre auprès de la mort qu’il a perdu son épouse, femme exceptionnelle, trop tôt disparue. Heureuse intuition du duo Marcel Bozonnet et Pauline Devinat d’être allé chercher ce texte du XVe siècle de Yohannes Von Tepl, texte rare et en partie tombé dans l’oubli, qui nous est rendu par la traduction et l’adaptation de Florence Bayard. Heureuse résonance enfin avec notre rentrée déconfinée, prise entre sidération, attente et envie d’action.

La dispute ou disputatio est un genre rhétorique ancien mettant aux prises des adversaires autour d’une question sensible, plutôt théologique à l’origine. Ici le laboureur par l’intensité de ses plaintes convoque la mort sur la scène d’un procès et l’enjoint à lui répondre. Le différend entre les deux est total, car la mort ne cesse de rappeler le contrat signé à chaque naissance selon lequel vivre c’est accepter de disparaître ; quand le laboureur fait valoir la perte irréparable et inconsolable de l’aimée. À la raison, qui invite à consentir à la vie mortelle, s’oppose le grand chagrin du laboureur.

Quand résonne la voix profonde de Marcel Bozonnet incarnant le Maître de la mort sur le théâtre, on se laisse saisir par ses accents. On suit avec surprise et intérêt d’abord, puis curiosité et passion, cet échange entre deux figures qui nous semble irréconciliable. Mais, au fil du dialogue, l’homme s’adoucit, demande conseil à cette mort sage sur la conduite à tenir, puis se rétracte quand elle expose ses idées pessimistes et insultantes sur la nature humaine entièrement corrompue. C’est alors un dialogue entre un humaniste croyant (on est à la veille de la Renaissance) et un nihiliste sans illusion qui se noue. Et il faudra finalement une intervention toute divine pour tenter de vider cette querelle.

La faucheuse est sur scène parée de tous ses masques et de ses ruses, le sujet est grave, et pourtant on rit à plusieurs reprises. Grâce à ce texte incroyable qui fait entendre la roublardise d’une mort n’hésitant pas à tancer l’homme qui se croit savant. Quelques moments de franche satire émaillent le spectacle comme lorsque la mort se livre à une critique toute misogyne du mariage, assez savoureuse. Le jeu de Marcel Bozonnet, ancien comédien des Français, soutient cette sarabande argumentative avec brio, entre poses sculpturales et expressionnistes, danse macabre bien dans l’esprit médiéval et ironie plaisante. On peut regretter que le jeu de son partenaire, Logann Antuofermo, soit plus brouillon, et surtout moins varié dans la gamme des émotions. Au milieu du spectacle, ce laboureur uniformément plaintif finit par nous agacer un tantinet et on est heureuse de lui voir reprendre un peu du poil contre la bête en deuxième partie de spectacle. Sa réplique finale est admirable et nous «point» enfin, in extremis !

On sort de ce spectacle étrangement ragaillardi par cette joute vivante et incarnée ; un peu consolé aussi par cette concession du Maître de la mort reconnaissant combien la vie même lui est nécessaire pour exister et faire son œuvre. Bref, on consent un peu plus à ce qui nous arrive avant de boire à la santé de ceux que nous aimons.

 

Tiphaine Pocquet du Haut-Jussé

 

 

 

« Le Laboureur de Bohême », texte de Johannes Von Tepl, traduction Florence Bayard, mise en scène Marcel Bozonnet et Pauline Devinat, avec Marcel Bozonnet et Logann Antuofermo. À partir du 1er septembre, Théâtre de Poche, du mardi au samedi 21h, Dimanche 17h. Photos: Pascal Gély

 

 

 

 

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