La montée impériale

Le  plafond du ciel apparaît ici de telle façon que l’on pourrait croire une vue sous-marine. Mais c’est le sommet de la Rhune coiffé de quelques nuées. Moitié espagnol, moitié français, le sommet toise Saint-Jean-de-Luz avec au sud l’Espagne et jusqu’à loin, très loin, la côte landaise. À 905 mètres d’altitude, la promenade est rude, sauf si l’on a pris le funiculaire. Une facilité qui n’existait pas le 30 septembre 1859 lorsque l’impératrice Eugénie décidait avec sa suite de donner l’assaut.

Prosper Mérimée qui n’avait d’yeux que pour l’épouse de Napoléon III, parlera d’un « exploit équestre », alors que Caroline Lampre, auteur d’un livre qui vient de paraître sur « Madame de la Rhune », évoquera davantage un « Waterloo ».

Tout semblait effectivement concourir à un ratage en règle au milieu d’une nature sauvage. Car Eugénie de Montijo n’avait pas prévu de s’y rendre à pied. L’organisation, raconte Caroline Lampre, avait choisi une ascension à dos de mulet muni d’un cacolet. C’est à dire un double panier permettant, de part et d’autre, de transporter deux passagers de poids comparable. L’une des participantes citée par l’auteur, Pauline de Metternich, se souviendra que les bêtes se donnaient « un malin plaisir à longer toujours l’extrême lisière des sentiers de montagne déjà si étroits, ce qui fait qu’on est suspendu au-dessus des précipices ». Enfin arrivée au but, l’impératrice n’hésita pas à poser la première et sans préavis le pied à terre, sans se soucier de sa compagne de voyage, Madame Scalani, qui faillit tout bonnement choir sous l’effet soudain du déséquilibre induit.

Alors que durant l’aller malgré une collation à mi-parcours, l’escorte impériale avait déjà connu certains états d’âme, ce fut nettement pire au retour, lequel s’effectua de nuit à la lueur des torches et des lanternes. « Les beaux souliers se fissuraient, écrit Caroline Lampre, et la comtesse de la Bédoyère qui se traînait en épuisant son beau-frère et l’ambassadeur d’Autriche, éclatant subitement en sanglots », réclama qu’on la laissât « mourir sur place ». C’est dire la bonne ambiance qui prévalait. Pleine de sens pratique, l’impératrice ordonna la construction de brancards de fortune, épuisant les guides qui devaient charrier ces dames à la verticale  de la pente tout en évitant la perte de contrôle.

Eugénie est décrite comme une femme de fort tempérament ayant laissé sa trace et son nom un peu partout en France y compris sur un des premiers bateaux transatlantiques. Elle se baignait à Biarritz dans la petite anse de Port-Vieux, dans une tenue assez éloignée du bikini puisqu’elle comprenait au moins un pantalon, une robe et un chapeau. Les époux impériaux aimaient beaucoup Biarritz au point d’y avoir laissé un palais désormais transformé en palace. Il n’est pas sûr qu’aujourd’hui ils reconnaîtraient leur ville enlaidie parce que l’on pouvait faire de pire dans les années soixante et soixante-dix afin d’édifier des immeubles.

Avocate de profession, Caroline Lampre s’applique dans son ouvrage à décrire la personnalité de la dernière impératrice des Français, une femme qui vécut fort longtemps de 1826 à 1920. Cette promenade tout au sommet de la Rhune, entre autres aspects dévoilés, se lit le sourire aux lèvres même s’il n’est pas charitable de se moquer de son prochain, fût-il de noble extraction.

On relèvera quand même deux anecdotes qui nous raccrochent à des domaines plus intéressants. D’une part parce que Jean Cocteau se souvient d’avoir rencontré la grande dame alors âgée. Dans la biographie d’Eugénie par Jean des Cars (éditions Perrin, 2000), le poète est ainsi cité: « elle portait une manière de soutane, un chapeau de paille sombre, une canne à béquilles. Elle était infatigable. Ses yeux étaient délavés et il n’en restait qu’une vague tache bleu pâle, encerclée de maquillage noir. Elle éclatait parfois d’un rire espagnol, ce rire qu’on entend aux arènes (Eugénie aimait la corrida, ndlr) lorsque les femmes trépignent d’enthousiasme (…) ».

D’autre part, il est possible que Caroline Lampre fasse une légère confusion lorsque dans une note de bas de page, elle précise que Luchino Visconti a délivré un baisemain à l’impératrice « du haut de ses sept ans ». Jean des Cars quant à lui, attribue cette politesse à Giuseppe Tomasi di Lampedusa dont l’un de ses livres, « Le guépard », sera adapté à l’écran par… Luchino Visconti. Peut-être les deux l’ont-ils fait en fin de compte, en tout cas pas de quoi bouleverser l’histoire. Et l’on pourra toujours s’amuser à lire ce livre tout frais sorti d’une imprimerie espagnole et se distraire dans la foulée en grimpant tout en haut de la Rhune en baskets et sans cacolets.

PHB

« Impératrice Eugénie, Madame de la Rhune », éditions Atlantica, 20 euros

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