Des formes variées de l’amour

Il y a d’abord Lucette qui, en 1956, tomba nez à nez avec Daniel, à la sortie de l’usine. Il avait garé sa Panhard Dyna toute neuve juste en face, au bar-tabac « Le Balto ». Il avait tout de suite subjugué Lucette avec son manteau trois quart cuir marron foncé. Une cigarette pendait à ses lèvres dont il exhalait, à intervalles irréguliers, de savantes bouffées circulaires. Elles se diluaient progressivement dans l’atmosphère. Daniel portait aussi une casquette. Légèrement de travers, baissée sur l’œil gauche, elle lui prêtait un air canaille, donnant l’avantage à un sourire enjôleur. Ainsi adossé à sa bagnole, il affichait le sentiment de tenir les enquiquineurs et contrariétés variées à distance. C’est justement ce genre d’homme que Lucette recherchait. Il l’emmena dans un bal où se jouaient des airs d’accordéon. Sur la piste il la serra fort contre lui. Et jamais plus elle ne quitta ses bras.

Et bien avant il y  a eu Léda. C’était l’épouse de Tyndare, roi de Sparte. Un homme qui fut dépossédé du trône de son père par son demi-frère Hypocoon. Tyndare a fui en Étolie où il épousa cette fameuse Léda avant de retrouver son trône peu après sous les auspices de Héraclès. Mais voilà que Léda est tombée amoureuse de Zeus qui s’était camouflé en cygne. Leur vie conjugale a échappé à la banalité. De leur accouplement, elle a littéralement pondu deux œufs contenant chacun des jumeaux qui porteront des prénoms baroques avant l’heure: Castor et Pollux, Hélène et Clytemnestre. Des fonts baptismaux de la mythologie naquit ainsi le surréalisme.

Toute cette affaire pour le moins légendaire a été conceptualisée en peinture par des maîtres d’un érotisme plus ou moins suggéré tels que Michel Ange, Corrège, Titien, Tintoret ou encore Véronèse. Si le thème est traité depuis l’antiquité du moindre vase à la plus grande des toiles, c’est que le scénario interprété par Léda et Tyndare procédait quand même d’une certaine inspiration d’où la notion de crédibilité était parfaitement inopportune, superflue. Il reste fascinant de constater que plus tard, encore plus tard, des gens très bien comme Cézanne, Gustave Moreau, André Lhote et même Cy Twombly, s’empareraient de l’affaire.

Mais c’est sans doute Salvador Dalí  qui, en 1949, se paiera magistralement le sujet. Il le baptisera « Leda atómica », une toile actuellement conservée à la Fondation Gala-Salvador Dalí à Figueras. Comme il ne convoitait que sa femme Gala, à l’exclusion militante de toutes les autres, c’est elle qui en toute simplicité figurait Léda tandis que le peintre, tout comme Zeus, a pris la place du cygne. En outre, cette peinture est réputée symboliser les mathématiques et sa gestation paraît-il, a fait plus tard l’objet d’un film. Il est, on en conviendra, difficile de concurrencer la matérialisation d’une aussi grande preuve d’amour, qu’il s’agisse du titre ou de la composition.

Des années plus tard, sur la tombe de Lucette et Daniel, quelque part en banlieue parisienne, leurs deux effigies émaillées continuaient de défier la mousse envahissante. Lui avait choisi une Dyna Panhard, elle y avait vu un cygne.

PHB

Illustration d’ouverture: d’après Charles Mandelle (1821-1908)
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3 réponses à Des formes variées de l’amour

  1. PIERRE DERENNE dit :

    On ne parlera jamais assez de la Panhard Dyna. Merci

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