Ce qui fait pousser l’oseille

Avec Liza Minelli chantant « money, money, money » dans le film Cabaret (1972) ou encore le groupe Pink Floyd qui conçut un génial album sur ce thème un an plus tard, la Cité de l’économie aurait pu intégrer ce type de fond musical afin d’illustrer sa dernière exposition sur l’inusable héros de bande dessinée Largo Winch et le trentième anniversaire de la saga portant son nom. Le premier tome date en effet de 1990. Il racontait l’histoire d’un beau jeune homme héritant à 26 ans d’un empire financier, occasionnant mille prétextes à mille péripéties. À ce jour on compte 22 albums traduits en vingt langues totalisant 11 millions d’exemplaires vendus. Pour la Cité de l’économie, l’idée est de s’appuyer sur la popularité de ce personnage afin de faire découvrir au grand public, ce qui fait pousser l’oseille.

Pour le visiteur c’est  aussi l’occasion de découvrir cette ancienne succursale de la Banque de France, dans le 17e arrondissement, rebaptisée depuis 2019 Citéco. Un bâtiment présenté faute de mieux comme « chef-d’œuvre de l’architecture néo-renaissance » et dont l’opulence générale laisse rêveur. Le bâtiment a d’abord été l’hôtel particulier du banquier Émile Gaillard au 19e siècle avant de devenir une dépendance de la banque de France en 1919. Les activités bancaires ont succédé aux déjeuners familiaux et festivités variées. Il ne faut certes pas rater l’exposition permanente qui permet à la fois de découvrir une invraisemblable débauche décorative et quelques aspects techniques rarement montrés. Telle cette nacelle agrippée à un rail qui permettait de surveiller ces lieux littéralement bourrés de fric mais  aussi la salle des coffres, la machine à fabriquer des billets, celle qui fabriquait des pièces de monnaie ou encore cet escalier qui desservait les étages autour d’un faux puits néo quelque chose.

Il y a ici  et de toute évidence une volonté de transmettre une culture très particulière, celle de l’argent. On apprend par exemple que la monnaie date de six siècles avant Jésus Christ. Qu’auparavant l’argent pouvait prendre la forme d’une vache et que c’est même de là que vient le mot « pécuniaire ».  Ou encore le vocable « capital » qui signifiait à l’origine tête de troupeau. On découvre également que le fric sonnant et trébuchant ne représente qu’une mince partie de ce qu’il est convenu d’appeler la masse monétaire. Ainsi pour cent francs, il en existait mille qui ne se matérialisaient que par des jeux d’écriture dans les livres comptables. Bizarrement peu de place est donnée à la banque proprement dite sauf peut-être un jeu interactif sur écran qui permet de s’y croire moyennant un stylet spécial fourni à l’entrée. Pour rire, une cabine permet de se faire tirer le portrait sur un pseudo billet de banque.

Il existe au Louvre une stèle vieille de près de quatre mille ans appelée le « Code d’Hammourabi ». Elle symbolisait l’économie pré-monétaire de Babylone et portait le nom de son roi. À cette époque on payait en orge mais les lingots d’argent et d’or commençaient à prendre de la place dans les échanges. Et ce code représentait les premières normes bancaires, notamment en matière de prêts et de dépôts de marchandises. Un certain A. Dauphin-Meunier expliquait ça très bien dans son « Histoire de la banque » paru en 1951 aux Presses Universitaires de France. Cette sorte de codex stipulait qu’il fallait en toutes choses des traces écrites et notamment « un compte de commission » lequel est à l’origine de notre « compte-courant ». Il comportait également des sanctions en cas de de manquement aux obligations. Cette pièce extraordinaire qui aurait toute sa place à la Cité de l’économie est visible au département des antiquités orientales du Louvre. Elle donne une idée vertigineuse (quoique hermétique sans les explications) du chemin parcouru.

Néanmoins, la visite de cette exposition temporaire (comme celle de la cité) est hautement instructive à une époque où le succès de quelques grands films comme « Margin call » (2011) ou « The big short » (2015)  laisse entendre un certain engouement du public pour ce monde d’initiés qui évolue très vite. Le territoire français est désormais pavé de succursales de la Banque de France qui ne servent plus à rien depuis l’adoption de l’euro. Le bâtiment de Pantin (Seine-Saint-Denis) est devenu une école internationale de mode (1) car désormais tout se passe en Allemagne, à Francfort-sur-le-Main. L’argent n’a pas fini de tourner et son histoire ne cesse de se renouveler. D’où l’intérêt qu’il y a depuis le 17 octobre et jusqu’au 12 février d’aller faire connaissance avec cette matière si spéciale qui crée des bulles financières énormes.

Ces autres bulles (autrement dénommées phylactères) qui permettent aux personnages de bandes dessinées de dialoguer, sont bien moins dangereuses. Du moins nous éclairent-elles sur les circuits de l’argent en nous collant aux basques du distingué Largo Winch via ses brillants géniteurs dont Jean Van Hamme. Toutes les aventures sont bonnes à prendre avec, dans les écouteurs, la gaie musique du tiroir-caisse magnifiée par le groupe Pink Floyd.

PHB

« Largo Winch aventurier de l’économie » jusqu’au 12 février à la Cité de l’économie, 1 Place du Général Catroux, 75017 Paris

(1) L’article sur l’ex-succursale de Pantin

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1 réponse à Ce qui fait pousser l’oseille

  1. Decouverte: je connais bien la Cité de l’archtecture et du patrimoine place du Trocadéro, mais je n’avais jamais entendu parler de la Cité de l’économie dans le XVIIeme! Par contre je connais de vue le beau bâtiment de la Banque de France à Boulogne!Et si j’ai beaucoup aimé « Margin Call », je n’ai rien compris à « The Big Short »! Ah les chemins de l’économie sont pavés de difficultés…

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