Le Louvre en mode polyphasé

Jean Vergnet-Ruiz pouvait bien écrire avec raison que la « Victoire de Samothrace » rayonnait « sous des feux changeants », dans un cadre « prodigieusement apte à la mettre en valeur ». Et ce n’était pas seulement parce qu’elle venait d’être installée tout en haut de l’escalier Daru, mais parce qu’elle bénéficiait pour la première fois d’un éclairage savant dû à l’électricité. Lorsque Henri Verne publie en 1937 « Le Louvre la nuit » avec la participation de Jean Vergnet-Ruiz, il met en valeur son propre travail de modernisation du musée du Louvre. Celui ayant consisté non seulement à y faire entrer l’électricité, mais aussi le téléphone, le chauffage et des moyens scientifiques d’étude des œuvres via un laboratoire qu’il crée en 1926. Nommé directeur des musées nationaux en 1925, c’est lui aussi qui tenta la première expérience d’ouvrir le Louvre la nuit en 1936 dans les galeries de la sculpture grecque et des grands monuments égyptiens, lesquels occupaient environ 10% de la surface totale.

Au 21e siècle, on  imagine forcément moins bien la révolution introduite par le déploiement du courant électrique. Bien avant la naissance du Christ, les anciens avaient bien perçu le phénomène mais de là à exploiter les vertus du courant polyphasé, il avait fallu patienter quelques siècles. Quand la Compagnie parisienne d’électricité commande à Raoul Dufy une œuvre de 625 mètres carrés, l’artiste la nomme à juste titre « La fée », tellement les pouvoirs de cette énergie nouvelle étaient encore sous exploités, mais on en devinait tout le potentiel bien compris par Henri Verne.

Ce qui fait qu’en électrifiant en partie le Musée du Louvre alors éclairé par des lampes à huile, Henri Verne constatait que l’attraction du public s’en trouvait singulièrement accrue. Les visiteurs selon lui,  se déplaçaient naturellement pour les œuvres mais aussi, voire davantage, pour les capacités de l’électricité à les valoriser, à les enchanter, à leur donner une seconde vie. Son livre pas si facile à trouver, le prouve, d’autant qu’il est illustré par des photographies de la talentueuse Laure Albin Guillot (1879-1962) dont le musée du Jeu de Paume avait donné une saisissante en exposition en 2013. Notamment avec son appareil Rolleiflex  mais pas seulement, celle-ci s’en est donné à cœur joie, puisque débarrassée en partie de la problématique de l’éclairage. Lorsqu’elle photographie un fragment d’une réplique romaine, elle superpose par la même occasion son talent à celui de Praxitèle (395-326 avant J.C), accentuant ainsi la confondante beauté du modèle exposé.

Comme il l’explique, Henri Verne s’était donc attaché à mettre la lumière au service des œuvres en réfléchissant, c’est le cas de le dire, aux effets produits par la bonne conduction des photons. Cette approche intelligente, jouant notamment sur l’intensité des ombres conduisait selon ses dires, à un remodelage des formes. Concernant « La Vénus de Milo » expliquait-il par exemple, il eût été « fâcheux » de l’aplatir sur « un fonds d’ombre ou sous un un jet de lumière trop dure ». Il avait donc été décidé de lui donner « la forme claire d’une blanche apparition » grâce à plusieurs projecteurs l’entourant « de leurs rayonnements variables, plus ou moins intenses, pour suivre, envelopper et arrondir ses contours, comme le ferait un jour d’atelier au gré du sculpteur ». Henri Verne voulait que le musée en soi, « cesse d’être un répertoire de pièces plus ou moins rares » où l’on se rendrait « par désœuvrement ». Il voulait au contraire en faire une « demeure séduisante, peuplée d’habitants choisis à qui l’on rêve de rendre visite en raison même de l’agrément de l’intérieur et de la séduction des hôtes ».

En attendant, nos 1240 musées s’ennuient dans la pénombre. Tous les guichets sont fermés. On peut certes aller se faire mettre une couleur dans un bar à ongles avec les précautions d’usage, circuler en cohortes serrées dans les couloirs du métro, se frôler les coudes en classe économique d’un avion de ligne, mais revoir la « Victoire de Samothrace », même avec une jauge, même à bonne distance,  même avec un masque, même avec les mandibules enduits de gel, cela ficherait, nous assure-t-on, tout par terre.

 

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1 réponse à Le Louvre en mode polyphasé

  1. philippe person dit :

    On pourrait transformer le Louvre et tous les musées en centres de vaccination… En échange de la piqûre, on aurait gagné l’immunité et le droit de les visiter…
    Mais, évidemment, cela va prendre du temps à organiser. Mais comme cela prendra aussi un sacré bout de temps pour rouvrir les musées…
    Attention, comme disait Resnais et Chris Marker, « Les statues meurent aussi ». Si on continue à traiter la culture comme on la traite, la poussière va tellement les recouvrir, qu’elles vont toutes tomber les unes après les aures
    Quant aux tableaux dans des salles qu’on ne chauffera plus, ils vont se craqueler, se racornir…

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