Merci pour le voyage, Monsieur Tavernier

Le 25 mars dernier, la Grande Faucheuse mettait tristement le réalisateur Bertrand Tavernier (25 avril 1941 – 25 mars 2021) à la une de l’actualité. Le cinéaste à l’importante et éclectique filmographie très appréciée fit l’objet d’un éloge unanime et son œuvre fut, comme il se doit, largement commentée. L’homme était également très estimé. Cinéphile passionné et passionnant, il n’avait de cesse de transmettre son amour du cinéma. Et c’est justement plongée dans sa série des “Voyages à travers le cinéma français” que l’auteure de ces lignes apprit sa disparition, ne pouvant réellement y croire puisque l’homme lui parlait la veille encore par écran interposé. Avec Bertrand Tavernier, admirable conteur, le cinéma était une histoire bien vivante qui perdurerait à travers les générations.

En 2016, Bertrand Tavernier nous offrait en salles un documentaire des plus passionnants sur les cinéastes et les œuvres cinématographiques qui avaient nourri sa passion du 7ème art et suscité son envie de faire des films. D’une durée de près de trois heures et demie, “Voyage à travers le cinéma français” s’avérait néanmoins d’un format bien trop court pour permettre à cet érudit à la curiosité insatiable de dire tout ce qu’il avait à dire. Une série de huit épisodes vit alors le jour, remontant au début du cinéma parlant, dans les années 30, pour s’arrêter aux années 70, période à laquelle Tavernier passa lui-même à la réalisation. “Cette série de films, un projet pour lequel je me suis battu pendant plus de quatre ans, se veut un voyage, un vagabondage à travers le cinéma français, confiait-il. Ici, pas d’approche universitaire ou historique, mais un acte de reconnaissance et de gratitude envers tous ceux qui m’ont bouleversé, bousculé, enrichi. Tous ceux qui se sont battus pour le cinéma et grâce auxquels j’exerce ce métier.”

Dans une approche tout autant personnelle que subjective, et là encore loin d’être exhaustive, Tavernier partageait ainsi ses coups de cœur, donnant à aimer ce qu’il avait lui-même aimé. De ses cinéastes de chevet des années 30 à ceux des années 60, en passant par le cinéma sous l’Occupation, l’avant et l’après-guerre, la “Nouvelle Vague de l’Occupation” selon sa propre expression, les réalisateurs oubliés ou méconnus, ou encore la chanson dans le cinéma, il passait au peigne fin des œuvres le plus souvent rares qu’il nous tardait aussitôt de découvrir. D’artistes renommés, il parlait d’œuvres méconnues ou introuvables en les remettant dans la lumière, laissant délibérément de côté ce qui était à la portée de chacun. De films connus, il évoquait les aspects techniques et esthétiques qui nous avaient immanquablement échappé.

Dans tous les cas, ce fin connaisseur, intarissable conteur, nous invitait à suivre son regard, un regard tout à la fois expert et bienveillant. Ainsi Jean Grémillon, Max Ophuls, Henri Decoin, Sacha Guitry, Marcel Pagnol, Jacques Tati ou encore Robert Bresson nous apparaissaient-ils, non pas vieillots et dépassés, mais extrêmement inventifs et modernes. De même, nous avions hâte de connaître les films de Victor Tourjanski, Robert Siodmak, Albert Valentin, Jean-Paul Le Chanois, Raymond Bernard, Maurice Tourneur ou encore Anatole Litvak. La bienveillance de Tavernier permettait de rendre à César ce qui appartenait à César et de réhabiliter des artistes comme Claude Autant-Lara qui, s’il avait eu le malheur de se fourvoyer politiquement vers la fin de sa vie, avait tout de même, en des temps plus heureux, réalisé des films courageux tels que, par exemple, “Le Journal d’une femme en blanc” (1965) et “Une femme en blanc se révolte” (1966), deux films défendant la place de la femme dans la société et le droit à l’avortement.

Avec Tavernier, les scénaristes – qu’il mit lui-même à l’honneur dans “Laissez-passer” (2002) – regagnaient leurs lettres de noblesse. Ainsi Charles Spaak, Henri Jeanson ou encore Jean Aurenche retrouvaient-ils leur place de premier ordre dans l’élaboration d’un film. Il en allait de même des musiciens, contributeurs essentiels d’une œuvre cinématographique : Georges Auric, Georges van Parys, Jean-Jacques Grünenwald, Arthur Honegger… Les chansons, elles aussi, n’étaient pas en reste, un grand nombre d’entre elles étant devenues des succès indissociables de certains films, qu’il s’agisse de “Quand on s’promène au bord de l’eau” interprétée par Gabin dans “La belle équipe” de Duvivier (1936), de “Avec son tralala” chantée par Suzy Delair dans “Quai des orfèvres” de Clouzot (1947) ou encore de “Comme de bien entendu”, savoureuse interprétation chorale entendue dans “Circonstances atténuantes” (1939) de Jean Boyer, parmi tant d’autres.

Cette érudition partagée si généreusement est un véritable cadeau tant pour le cinéma, ses amoureux que pour les cinéastes en devenir. Si les films dont parle Tavernier nous donnent une furieuse envie de nous précipiter séance tenante dans les salles obscures pour les (re)découvrir – “Imaginez que vous êtes au cinéma” nous rappelle la voix de Louis Jouvet au début de chaque épisode -, il s’agit là tout autant d’un acte de transmission que de mémoire, que son auteur trouvait pour le moins naturel, mettant modestement en avant un proverbe chinois : “Quand tu te désaltères à l’eau d’un puits, n’oublie pas celui qui l’a creusé”.

 

Alors, nous non plus, nous n’oublions pas. Recevez notre reconnaissance et notre gratitude éternelles.

Contre toute habitude, nous terminerons cette chronique par une petite anecdote toute personnelle qu’il semble impossible ici de passer sous silence : un jour de 2005, mon mari et moi nous rendions au MK2 Bibliothèque pour découvrir le dernier opus de Tim Burton, “Les noces funèbres”. Film très attendu, la file d’attente menant aux caisses s’avérait très impressionnante, voire décourageante. Juste devant nous se trouvait Bertrand Tavernier en compagnie d’un ami. L’auteur de “Que la fête commence” se rendait, lui, à une projection exceptionnelle de “Peppermint Candy” (2000) du réalisateur coréen Lee Chang-dong, en présence de ce dernier, et en vantait les mérites à son compagnon. Le film et son auteur ne recelaient aucun secret pour lui. Il en décryptait le scénario, louait les aspects techniques, contextualisait l’œuvre dans le cinéma coréen, comparait l’auteur à un autre réalisateur coréen apparemment aussi talentueux, Hong Sang-soo… Tout comme son compagnon, nous buvions ses paroles. L’attente qui s’était annoncée interminable passa comme un éclair. Arrivés à la caisse, nous primes bien évidemment deux tickets pour “Peppermint Candy”.

Nombreux sont très certainement ceux qui doivent leurs découvertes et leurs émerveillements cinématographiques, peut-être même leur vocation, à Bertrand Tavernier, à son impressionnante érudition et à son formidable don de passeur. Alors, merci pour le voyage, Monsieur Tavernier.

Isabelle Fauvel

 

“Voyages à travers le cinéma français” (2017), une série documentaire de 8 épisodes réalisée par Bertrand Tavernier.

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1 réponse à Merci pour le voyage, Monsieur Tavernier

  1. philippe person dit :

    Ce grand bourgeois lyonnais était un infatigable marcheur parisien… Je n’ai pas cessé, en quatre décennies, de le croiser ici et là. Comme Rohmer et Garrel.
    Et bien entendu, je l’ai aussi vu dans de nombreuses projections et plus surprenant, à première vue, beaucoup de fois au théâtre. Car c’était un fin « casteur » et six mois après l’avoir vu assister à telle pièce, je retrouvais dans son nouveau film dans un petit rôle un des acteurs de cette pièce…
    J’avoue que je n’aimais pas beaucoup ses films et qu’il était surtout pour moi un excellent commentateur de films. Si l’on s’amuse à emprunter dans une médiathèque tous les titres de « Westerns de Légende », une collection de plus de 150 films, on découvrira qu’ils sont presque tous commentés (et savamment) par Bertrand dans des « causeries » qui peuvent atteindre un bon quart d’heure , voire la demi-heure ! Imaginez l’oeuvre parlée que cela représente en plus de sa propre filmographie !
    La dernière fois que je l’ai croisé, c’était il y a trois ans à la SACD, rue Ballu. On y rendait hommage à Jean-Claude Carrière. Bertrand m’est apparu très fatigué. Il passait par là par hasard et les amis de Carrière ne prêtaient guère attention à lui.
    Pour la première fois depuis les années 1980, j’ai eu envie de lui parler, d’arrêter de ricaner devant ce bourgeois lyonnais qu’imitait si bien son compatriote Laurent Gerra et que je trouvais assez goujat avec mes amis cinéphiles qui l’aidaient à actualiser ses livres.
    Malheureusement, je devais intervenir pour faire un « compliment » à Jean-Claude Carrière et je l’ai vu partir tout seul, voûté et triste, avec son sac plastique sans doute rempli de film de Jean Gourguet ou d’André Hugon.
    Je m’étais promis de lui parler à notre prochaine, et inévitable, rencontre. Las… Je ne l’ai jamais revu…

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