Laethem Saint-Martin, ce village d’artistes devenu banlieue chic de Gand

La ville flamande de Gand (B) est suffisamment riche en trésors architecturaux et artistiques pour que le voyageur s’y attarde. Le touriste ne pourra échapper à la découverte de « L’Agneau Mystique » de Van Eyck, chef-d’œuvre absolu du primitivisme flamand, qui possède en outre l’étrange privilège d’être l’une des œuvres les plus convoitées, et les plus souvent dérobées (l’un des panneaux de ce polyptyque est d’ailleurs toujours porté disparu). Il est fort peu probable que ce même touriste s’arrête à une dizaine de kilomètres au sud de la cité flamande, pour visiter une petite ville dont le nom ne lui parlera guère : Laethem Saint-Martin. Nous sommes dans une région secrète mais opulente, à en juger par les constructions modernes et les villas d’exception, témoignant de l’aisance financière de leurs propriétaires autant que de leur goût pour l’architecture contemporaine. On y trouve par exemple une étonnante villa de béton due à l’architecte Juliaan Lampens, l’un des meilleurs exemples du «brutalisme» apparu dans les années 1960. C’est aujourd’hui une résidence d’artistes.

Ce n’est pas cette particularité d’être l’une des régions les plus riches de Belgique qui fait l’intérêt de la ville, mais le fait qu’à l’aube du XXe siècle, elle fut le lieu de rendez-vous d’un certain nombre d’artistes flamands, dont la plupart sont aujourd’hui entrés dans les musées. Avant de devenir le lieu d’habitation favori des grosses fortunes, Laethem était un village paisible, qui se prélassait nonchalamment sur les bords de la Lys, une rivière de 200 kilomètres se jetant un peu plus loin dans l’Escaut. Est-ce la qualité de sa lumière, le calme du village ou la beauté de sa campagne ? Peu avant 1900, de jeunes artistes souvent formés dans les écoles d’art de Gand s’y installent. Ils ont entre 20 et 30 ans, ils s’appellent George Minne, sculpteur et dessinateur, Valerius De Saedelaer, Gustav Van de Woestijne, Albert Servaes, peintres.

Ils ne correspondent pas forcément à l’image de rapins bohèmes que l’opéra ou le cinéma ont imposée à l’imaginaire du XXe siècle. Ils ont souvent une conscience sociale aiguë et des intérêts pour la spiritualité et la religion. George Minne, en particulier, entretient une correspondance approfondie avec Maeterlinck et Verhaeren et son œuvre, souvent sombre et mélancolique, témoigne de ses préoccupations existentielles. On leur collera l’étiquette de symbolistes, et l’on évoquera «L’école de Laethem» même s’il est bien difficile de trouver une véritable unité à leur art. Karel van de Woestijne, frère du peintre, parlera plutôt d’un «cercle d’âmes apparentées». Une étroite amitié liait en tout cas ces jeunes gens qui admiraient la simplicité des habitants du village pris parfois comme modèles, notamment par Gustav Van de Woestijne qui devint ainsi le grand portraitiste du groupe. Son portrait d’un paysan (1910) est d’ailleurs pratiquement une copie troublante (involontaire ?) d’un personnage de « L’Agneau mystique » des Van Eyck.

La réputation du village n’aurait sans doute pas été aussi importante si, à partir de 1906, une deuxième vague d’artistes n’allait à son tour investir les lieux formant ce qu’on appellera le «deuxième groupe de Laethem». Leur nom parlera sans doute plus aux amateurs d’arts français. Il s’agit entre autres, de Constant Permeke, Frits Van den Berghe, Léon et Gustav de Smet. Leur art se fait plus direct, plus franc, et les œuvres portent déjà en germe les traits caractéristiques de l’expressionnisme flamand qui ne connaîtra son apogée qu’après la Première Guerre mondiale. Mais à l’époque, les artistes ne se soucient guère de révolution artistique : «La volonté de renouveau est certes latente, écrit Piet Boyens (1), mais ils n’ont guère de raison de se presser. Au départ, les jeunes gens se réjouissent d’abord à l’idée de profiter de leur camaraderie». Il n’empêche. Ces jeunes gens ont la passion, ils ont le talent, ils ont une sensibilité qui s’accorde avec la douceur du lieu. Ils ne jouent pas à l’artiste, mais obstinément, patiemment, créent une œuvre, sans pour autant se couper de la vie du village. Après sa journée de travail, Léon de Smet, déjà auréolé d’une grande réputation (il avait notamment participé à la biennale de Venise en 1909), se rendait fréquemment au café où il avait ses habitudes et, à l’occasion, y disputait une partie de billard.

Il ne faut guère se forcer pour sentir aujourd’hui encore, cette présence artistique qui colle à la ville, d’autant que l’on y trouve plusieurs musées dignes d’attention. Ouvert en 1968, la fondation Dhondt-Dhaenens, du nom d’un couple de collectionneurs, est aujourd’hui à la fois musée d’art moderne et centre d’art accueillant de jeunes artistes contemporains, dont le recrutement déborde largement les frontières du pays flamand. La maison où vécut Gustav de Smet de 1935 jusqu’à sa mort en 1943, devenue propriété communale, se visite en fin de semaine. Le lieu de vie de ce peintre a été soigneusement préservé.

Mais c’est principalement dans l’ancienne habitation du peintre et écrivain pacifiste Edgar Gevaert (qui avait épousé la fille du sculpteur George Minne) que l’on ressentira le foisonnement artistique de la ville. Idéalement située dans un paysage bucolique, cette jolie chaumière de style néo-gothique (ci-contre) renferme une belle collection de peintures ou sculptures des grandes figures de Laethem, ainsi que de rares ouvrages littéraires illustrés par ces mêmes artistes. À lui seul, ce lieu hors du temps, ouvert pratiquement tous les après-midis, mérite le déplacement.

Gérard Goutierre

Photos: ©Gérard Goutierre
(1) Piet Boyens : Une rare plénitude: Les artistes de Laethem-Saint-Martin 1900-1930.
Éditions Ludion Flammarion, 2001. Le tableau reproduit sur la couverture est de Gustav Van de Woestijne (Printemps, 1910)
Museum Gevaert Minne, Edgard Gevaertdreef, 9830 Sint-Martens-Latem (B).
Tel. 32 (0)9 220 71 83
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3 réponses à Laethem Saint-Martin, ce village d’artistes devenu banlieue chic de Gand

  1. Boccaccio Catherine dit :

    Voilà qui donne envie de se déplacer pour visiter. Merci.

  2. Didier D dit :

    paragraphe 4 : une deuxième vague d’artistes n’allait
    Il manque : n’

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