En compagnie de Sagan

Née Quoirez, elle avait pris le nom de Sagan (1) en hommage à son auteur préféré, Marcel Proust. Faisaient également partie de son panthéon littéraire Rimbaud, Baudelaire, Sartre…, Sartre et ses “mots”, ces mots qu’elle-même maniait avec précision et légèreté. Françoise Sagan (1935-2004), rappelons-le, était une femme de lettres. Et si le mythe Sagan (vie nocturne, vitesse, jeu, alcool, cigarettes et poudre blanche) semble avoir souvent pris le dessus dans la mémoire collective, Sagan était avant tout un auteur, dont le style, composé de phrases courtes, de formules justes, à l’humour souvent mordant, avait fait merveille dès son premier roman, “Bonjour tristesse” (1954). Ce style plein d’esprit se retrouve dans ses chroniques journalistiques, commencées dès 1954 et poursuivies jusqu’en 2003.  Près de vingt ans après la disparition de la romancière, la metteuse en scène Anne-Marie Lazarini a eu la lumineuse idée de porter aujourd’hui à la scène quelques-unes de ces chroniques et de nous proposer une soirée en compagnie de Sagan. On ne pouvait rêver meilleure compagnie.

Une silhouette en carton, grandeur nature, représentant Françoise Sagan nous accueille à l’entrée de la salle. Sur les fauteuils rouges, d’autres silhouettes ont déjà pris place. Leurs visages nous sont familiers : Barbara, Juliette Gréco, Danielle Darrieux, Claude Rich, Daniel Gélin, Philippe Noiret, Sartre, Orson Welles… ce sont les amis de Françoise, ceux qui ont croisé sa route. Plus bas, sur le plateau, des tables disposées façon cabaret, agrémentées de chaleureuses loupiotes, attendent les spectateurs. Une musique joue. Les comédiens, en tenues de soirée, déambulent allègrement. Sur scène, le décor est à la fête : de grands rideaux rouges largement ouverts, retenus par des cordons, un piano et son pianiste déjà à l’ouvrage et une rangée de trois fauteuils de cinéma. Sur un côté de la salle, un bar à néons scintille de tous ses feux. L’atmosphère, engageante, présage une soirée des plus plaisantes.

Un comédien et deux comédiennes vont s’emparer avec ferveur et talent des mots de l’auteure d’“Aimez-vous Brahms…” et nous la faire redécouvrir. “Rouler vite, boire du whisky, vivre la nuit, correspondaient chez moi à des goûts évidents. Alors j’ai décidé de porter ma légende comme une voilette.” disait-elle. Mais derrière cette légende se cachent une oreille et un œil attentifs, une intelligence vive, un esprit alerte.

Profondément libre, toujours, c’est donc en toute liberté que Sagan s’exprime dans ses chroniques, allant à l’essentiel, sans circonvolution aucune. Elle nous dit ses amitiés, ses émerveillements, son amour de la littérature, nous confie son admiration pour Billie Holiday ou sa fascination pour Orson Welles. Venue à New York tout spécialement pour écouter la chanteuse de jazz et apprenant que celle-ci se produisait finalement dans le Connecticut, elle n’hésita pas à prendre aussitôt un taxi pour parcourir les 300 kilomètres nécessaires. De Welles, elle dit “Quelle superbe silhouette que celle de cet homme immense en tout, condamné à vivre parmi des demi-nains sans imagination et sans âme ; et leur extorquant juste, par un souverain mépris, de quoi nourrir ou abreuver sa carcasse. On ne pourra jamais faire un film sur Welles, du moins, je l’espère, parce que personne au monde n’aura sa stature, son visage, et surtout dans les yeux cette espèce d’éclat jamais adouci qui est celui du génie. ” Les visages d’Holiday, de Welles et de quelques autres, ainsi évoqués, viennent alors, tels des fantômes revenus nous hanter un court instant, s’imprimer sur le grand drap blanc qu’encadrent les rideaux rouges. Et à la “petite musique” de Sagan répondent harmonieusement les notes de piano d’Andy Emler.
Il suffit à la chroniqueuse de quelques phrases pour convoquer la beauté, la fièvre ou la cruauté d’un monde, le charme d’un paysage, d’une musique ou d’un visage. Il lui suffit également de quelques mots bien choisis pour souligner l’absurdité d’une situation ou le ridicule d’un film (le récit d’un navet avec Lana Turner et Sean Connery, “Je pleure mon amour”, s’avère, par exemple, un moment de franche rigolade).

L’humour de Sagan fait mouche. Ses anecdotes sont savoureuses et elle pratique l’autodérision comme personne. Ainsi, parlant de son théâtre (2) (“un succès, un flop, un succès, un flop”, selon ses termes), ce n’est pas sans ironie qu’elle nous conte son manque de discernement lorsque, à l’image d’Anouilh, elle décida un jour de mettre elle-même en scène l’une de ses pièces, “Bonheur, impair et passe”. Bonne perdante, elle reconnut que contrairement à elle, Anouilh avait de l’autorité, ne bafouillait pas et ne faisait pas la nouba toute la nuit avec ses interprètes, ce qui expliquait ce four prévisible.

Sans artifice aucun, elle ne cache ni ses échecs, ni ses penchants, dont son intense plaisir pour la roulette. Une anecdote provenant de son fils nous montre la délicate désinvolture et la folie douce du personnage. Passant un week-end en Normandie, dans un manoir où elle avait pris une location, elle alla jouer au casino et ne rentra qu’à 4 heures du matin après avoir gagné la rondelette somme de 80.000 francs. Fatiguée, pas vraiment prête à faire ses bagages pour rendre sa location quelques heures plus tard, elle demanda au propriétaire si, à tout hasard, le manoir n’était pas à vendre. Celui-ci lui répondit que oui et que son prix était de 80.000 francs. Sagan, soulagée, tendit les 80.000 francs au propriétaire tout éberlué et alla se coucher.

Par ailleurs, lorsqu’elle le juge juste, elle n’hésite pas à prendre la plume pour s’engager, signer des manifestes, ceux des 121 et des 143, rendre hommage aux infirmières ou encore prendre la défense de Djamila Boupacha, cette jeune fille torturée pendant la guerre d’Algérie.

À travers ces chroniques, c’est toute une époque qui se dessine et, avec elle, en filigrane, le personnage de Françoise Sagan. La forme cabaret du spectacle et sa très jolie scénographie ne pouvaient mieux coller à l’univers de la romancière, insufflant un vent de liberté et de convivialité qu’elle aurait apprécié. On ressort de ce spectacle avec une envie folle de relire Sagan, pour ne pas la quitter, prolonger l’instant magique.

 

Isabelle Fauvel

(1)  Le Prince et la Princesse de Sagan sont évoqués furtivement à plusieurs reprises dans “À la recherche du temps perdu” de Marcel Proust. Le Prince de Sagan est un ami de Swann
(2)  Parmi la petite dizaine de pièces écrites par Françoise Sagan sont à noter “Château en Suède” (1959), “Les Violons parfois” (1960), “La robe mauve de Valentine” (1963) et “Bonheur, impair et passe” (1964)
“Françoise Sagan Chroniques 1954-2003 Cabaret littéraire”. Mise en scène d’Anne-Marie Lazarini, musique d’Andy Emler, avec Guilherme de Almeida (pianiste), Cédric Colas (meneur de jeu), les comédiennes Frédérique Lazarini et Coco Felgeirolles, Anne-Marie Lazarini et Sylvain Peyran, et un invité-surprise
Artistic Théâtre 45 rue Richard Lenoir 75011 Paris
Les “Chroniques 1954-2003” sont publiées dans Le Livre de Poche
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1 réponse à En compagnie de Sagan

  1. Marie-Hélène Fauveau dit :

    merci pour cette évocation de Françoise…et le rappel au théâtre

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