Femmes émancipées des années folles

Le détail de cette toile de 1917 s’inscrit encore, plus de cent ans plus tard, dans l’actualité qui nous occupe. Les craintes liées aux gaz mortels sont progressivement venues s’enrichir du péril atomique, mais l’idée du masque, guerre ou épidémie, reste la même. De surcroît cette œuvre actuellement exposée au palais du Luxembourg, juste à l’entrée du parcours scénographique est signée Marie Vorobieff (1892-1984), dite Marevna, une polonaise d’adoption qui découvrit le fauvisme durant ses études à Moscou. Le catalogue nous explique qu’elle fraya avec le cubisme puis avec les arts décoratifs dans les années vingt en concevant des écharpes et des cravates ceints de motifs russes. Dans ce dernier cas, la démarche était alimentaire puisqu’il s’agissait pour elle de subvenir aux besoins de sa fille née d’une liaison avec l’artiste Diego Rivera. Sa toile est l’une des images qui frapperont d’emblée les visiteurs des « Pionnières des années folles ».

Une visite avait été réservée à la presse le lundi 28 février et, chose curieuse sinon révélatrice, les consœurs étaient largement majoritaires à découvrir cette thématique portée par l’émancipation féminine et la liberté de mener sa vie indépendamment des codes en vigueur. Le saphisme y tient une part importante. Mais aussi le sport comme le tennis, où sur les courts,  les championnes se faisaient mal voir si elles osaient porter une jupe-pantalon.

Une assez large place est consacrée à la fameuse Tamara de Lempicka (1898-1980) réputée pour ses toiles particulièrement fortes. Notamment son huile « Perspective ou les deux amies » où la notion de grâce telle qu’on l’entend d’ordinaire, semble totalement évacuée. On y voit deux femmes nues, absolument pas lascives, qui semblent former par leur seul binôme un club exclusivement féminin. Et ce en dépit d’une certaine masculinité, ou plutôt une forme de relâchement davantage propre aux hommes. La séduction qui s’en dégage, on l’aura compris, offre quelque chose de nouveau, moderne, et pour tout dire avant-gardiste, chasse gardée des nombreux mâles qui faisaient l’actualité artistique. Tamara de Lempicka symbolise pour beaucoup cette revendication, en tout cas bien plus  par exemple, que l’œuvre de Marie Laurencin présentant mademoiselle Chanel.

On aurait souhaité plus de références, comme son célèbre autoportrait, « Tamara dans la Bugatti verte », réalisé en 1925, où la notion de défi emplissait chaque centimètre carré. En 1978, le New York Times évoquait à son propos et singulièrement à l’adresse de ce motif cinglant, « une divinité aux yeux d’acier de l’ère automobile », soit une combinaison parfaite de l’élégance et de la force. Que l’on retrouve par ailleurs dans cette « Suzy Solidor » peinte en 1935 (ci-contre) et qui figure dans l’exposition.

Elle avait aussi peint des hommes, comme ce portrait du marquis d’Afflito, absent de la scénographie sauf erreur, où finalement elle faisait comprendre habilement, dureté et dédain réunis, que hommes et femmes pouvaient et se devaient d’exister au même niveau. Le marquis portait un smoking sombre et un nœud papillon assortis qu’elle-même aurait pu emprunter. Sa biographie est chiche car Tamara s’était appliquée, tout au long de son existence, à brouiller les pistes. Le catalogue nous raconte qu’elle avait quitté la Russie aux prises aux soubresauts de la révolution d’Octobre. Son style, nous est-il (bien) détaillé se nourrissait « de l’art de la Renaissance et du maniérisme italien, avec des distorsions des corps, des perspectives audacieuses, des couleurs vives, proches de l’émail, de forts contrastes des ombres et des lumières et des compositions qui semblent faire éclater le cadre », tout « en jouant sur sa bisexualité ».

Intéressante, cette exposition est pourtant moins exceptionnelle que nous aurions pu l’espérer. Cependant, l’un de ses grands mérites, est de faire découvrir au visiteurs des artistes moins connues que Tamara de Lempicka ou Marie Laurencin mais pas moins valables, telles  Juliette Roche, Suzanne Valadon, Lucie Couturier, Amrita Sher-Gil, Gerda Wegener, ou encore Marcelle Kahn dont le propos cubiste ne cédait rien aux hommes pour ce qui est de la maîtrise du genre. À noter que l’exposition compte au moins l’œuvre d’un homme, signée Man Ray, de son vrai nom Emmanuel Radnitsky.

L’affranchissement des « conceptions normatives » ne vaut peut-être pas pour l’une des toiles qui clôt le parcours. Titrée « Au bord de la mer », elle est signée Romaine Brooks (1874-1970), elle surprend par la douceur générale de son exécution. Il faut dire qu’elle a été réalisée en 1912, c’est-à-dire huit ans avant l’ouverture officielle des années folles, ceci expliquant sans doute cela. Son portrait sensible (détail ci-contre) tranche pour beaucoup avec ceux de Tamara de Lempicka, mais s’inscrit à l’évidence comme une étape, peut-être une pause, dans le processus d’une libération dont on n’a toujours pas fini de mesurer l’ampleur.

PHB

« Pionnières, artistes dans le Paris des années folles », Musée du Luxembourg, jusqu’au 10 juillet

Photos: ©PHB
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1 réponse à Femmes émancipées des années folles

  1. anne chantal dit :

    Nous avons exactement le même regard et les mêmes attentes -non récompensées- de certains tableaux « absents » et pourtant si importants ! chez Lempicka, notamment.
    et chez Romaine Brooks, Natalie Barney est bien présente, mais Ida Rubinstein, est , elle, absente; dommage…
    Et Chana Orloff vient de la villa Seurat… pas trop de chemin à parcourir….

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