Rentrons nos blancs moutons

La particularité de cette élégante de 1808, outre son bonnet de tulle, vient de ce qu’elle était vêtue d’une redingote en laine de mérinos, un variant distingué du mouton de base. En France, il est bien connu que nous ne manquons pas d’idées pour nous distraire. Les Archives nationales nous offrent donc en ce moment-même, une exposition sur le mouton mérinos, à ce point complète qu’elle décourage à l’avance tout nouvel événement sur ce thème, du moins à Paris. Ce qui est drôle, c’est qu’elle se terminera le 18 avril avant d’enchaîner le 12 mai sur l’abolition de l’esclavage en 1848. Voilà qui témoigne entre autres choses d’un bel esprit d’à-propos puisqu’il est nous est expliqué que c’est dès le néolithique que l’homme a soumis le mouton, soit pour le manger (ce qui ne peut se faire qu’une fois) soit pour en faire des pullovers ou des redingotes, cette dernière action étant renouvelable après chaque tonte. Le lien avec les Archives Nationales étant que cette administration détient moult documents sur ce thème  depuis 1786, en lien direct avec la bergerie nationale de Rambouillet.

Comme la France n’avait pas de Mérinos sur son sol mais de vulgaires moutons non racés, Louis XVI commença par acquérir le domaine de Rambouillet. Puis il contacta son cousin Charles III d’Espagne qui régnait sur un pays où le mérinos prospérait. L’homologue ibérique étant quelque peu son débiteur, Louis XVI obtint un joli troupeau de plus de 300 têtes qui firent en 1786, le trajet à pattes jusqu’à Rambouillet, y donnant une descendance dont on peut toujours voir en 2022, les belles têtes cornées.

Notamment à l’époque de Louis XVI,  le mouton était considéré comme une richesse et même un signe de puissance. L’Angleterre pouvait se targuer de disposer de la plus grande industrie dans ce domaine. Ce qui faisait aussi les affaires des loups mais c’est une autre histoire qui refait de temps à autre l’actualité, malgré les injonctions de bienveillance qui pleuvent pour tout et n’importe quoi. Toujours est-il que la France, non contente d’emporter plusieurs batailles sur le sol européen voulait aussi se faire un nom dans la laine de qualité d’où l’initiative royale. L’idée globale sera même reprise par Napoléon 1er qui lui aussi, cumulera victoires militaires et la même ambition côté laine, puisque les costumes militaires en étaient confectionnés. Il promulgua le 8 mars 1811 un décret visant à favoriser les béliers mérinos, toute bête douteuse devant être impitoyablement châtrée. Par la suite, c’est l’Australie qui mènera la course en tête, profitant de ses immenses espaces pour constituer des troupeaux d’une importance indépassable.

Finement intitulée « La guerre des moutons » eu égard au livre « La guerre des boutons » de l’écrivain franc-comtois Louis Pergaud, l’exposition ratisse le thème jusqu’à l’os. Le troisième volet du parcours évoque ainsi « La mérinisation du monde » afin de détailler la compétition mondiale qui s’était engagée depuis la création de Rambouillet. Jusqu’au déclin de nos ressources ovines et singulièrement de notre bergerie nationale laquelle retrouvera néanmoins un second souffle après la seconde guerre mondiale, par la transformation du lieu en laboratoire vétérinaire expérimental. Elle devint même, sous la houlette de Raymond Laurans (1907-1998, fondateur de la Société d’ethnozootechnie), « un haut lieu de réflexion sur ce que l’animalité dit de l’humanité ». Preuve supplémentaire que l’eau a continué de couler dans le sens du progrès, il nous est également expliqué que les élèves des lycées agricoles et plus largement les visiteurs, peuvent encore grâce à Rambouillet, côtoyer la mémoire vivante de la compétition moutonnière, « tout en étant invités à porter un regard élargi sur la ferme-monde de l’âge de l’anthropocène ». Ce dernier mot correspondant bien à ces marqueurs linguistiques prouvant que l’on a changé de siècle il y a peu.

Il y eut aussi un jour un berger de province, pour écrire une adresse poétique à ses collègues de Rambouillet. Cet Ismaël Triolaire, né en 1872, s’était donc efforcé de versifier un bien laborieux compliment ainsi troussé: « Rambouillet! Rambouillet, j’évoque ton renom/Bergerie nationale, étude du mouton/École de bergers guidés par la sagesse;/Que l’amour du métier vivement intéresse./Ah combien je voudrais si j’étais jeune encor,/Promener ma houlette en ce charmant décor!/ »

Tout cela n’est pas sans nous rappeler le grand Louis Jouvet (1) interprétant dans « Topaze » un instituteur prenant beaucoup sur lui-même afin d’indiquer à un élève obtus, en sonorisant une lettre finale réputée muette, que moutons au pluriel prend bien un « s » à la fin. Et pour ce qui est de palper l’histoire, il faut savoir que les mérinos de Rambouillet sont fort sensibles à la caresse, sans trop nous faire sentir, par des bêlements évocateurs, leur prestige de haut lignage et notre rang d’électeur de base.

 

PHB

« La guerre des moutons, le mérinos à la conquête du monde, 1786-2021) Exposition jusqu’au 18 avril 2022. Archives nationales, 60 rue des Francs-Bourgeois 75004 Paris

(1) Revoir Jouvet dans « Topaze »

Photos: ©PHB

 

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1 réponse à Rentrons nos blancs moutons

  1. Alain S dit :

    Merci cher Philippe, une fois de plus, d’égayer nos journée en nous surprenant toujours.
    Et votre chute est admirablement de circonstances …

Les commentaires sont fermés.