Le chant douloureux de la petite poétesse de La Solitude

Elle vit le jour le 23 février 1913 à Villeneuve-sur-Lot, à «La Solitude», la propriété de ses parents baptisée ainsi parce qu’il s’agissait d’un ancien prieuré. C’est dans cette même maison qu’elle mourut de maladie, quinze années plus tard. Au cours de cette existence brève, trop brève, Sabine Sicaud eut néanmoins le temps de semer quelques poussières d’étoiles sous forme de poèmes dont le naturel, la franchise, la sensibilité nous émeuvent encore aujourd’hui. Anna de Noailles, la poétesse, fut impressionnée par le talent de cette enfant prodige rencontrée en 1924. Elle préfaça d’ailleurs son unique recueil de poèmes, paru alors que son auteure n’avait que 13 ans. Sans doute Anna de Noailles se reconnaissait-elle un peu chez la jeune fille : c’est à peine sortie de l’enfance qu’elle-même avait écrit ses premières œuvres («Un Cœur innombrable»). Anna de Noailles met en avant l’originalité de vers «incisifs et pittoresques, chargés de savoir et tressautant de ruses charmantes».

Ces poèmes expriment «la surprise et l’émerveillement dans ses rencontres avec le monde végétal et animal» comme l’indique François Millepierres, ami de la famille, et préfacier du recueil de 1958. L’enfant ne quitta guère la maison de ses parents, d’un milieu aisé et cultivé. Elle ne fréquenta pas l’école publique et bénéficia de l’enseignement de
précepteurs, essentiellement pour les Lettres et les Arts. L’apprentissage des sciences naturelles n’était guère utile, son lieu de vie lui faisant découvrir quotidiennement les secrets de la nature. Le parc de la propriété «profond et mystérieux» était arboré des essences les plus diverses. Une allée de tilleuls, un petit ruisseau tombant en cascade dans un lac en réduction, sans oublier une grotte «propice à la méditation» : voilà un décor favorable aux rêveries de l’enfance. Et voilà surtout le thème de ses premiers écrits (vers l’âge de 10 ans). Sabine y célèbre les premières feuilles des arbres («Petits doigts jeunes, lumineux, pressés de vivre»), la vigne vierge d’automne («À leur frisson, toute la balustrade bouge / Tout le mur saigne») ou le camélia rouge («Velours sombre jaspé de clair, / Dans le sang, deux plumes de cygne…/ De quelle maison est-ce l’insigne ?»)… Plusieurs prix de poésie récompensèrent le jeune talent.

La légèreté et l’émerveillement, voire la candeur, vont malheureusement se ternir rapidement. Victime d’un mal qui aujourd’hui encore reste mystérieux (on parle d’une maladie osseuse suite à une blessure alors qu’elle se baignait dans le Lot) la jeune fille découvrit la face sombre de la souffrance et de la maladie qui allait l’emporter à l’âge de 15 ans. Elle n’en perdit pas pour autant sa veine poétique. Le chant se fit âpre, la douce mélancolie devint cri de révolte. C’est avec la même franchise, la même sincérité, la même absence d’afféterie qu’elle parle de la douleur :«Cette douleur est seule au monde, quoi qu’on veuille. / Elle n’est pas celle des autres, c’est la mienne. / Une feuille a son mal qu’ignore l’autre feuille, / Et le mal de l’oiseau, l’autre oiseau l’ignore». Voyez encore le poème écrit en réponse à Anna de Noailles qui venait de publier «L’Honneur de souffrir» : «J’ai senti cette chose inexprimable, affreuse : / Une bête invisible aux minuscule dents / Qui vient comme la taupe et fouille et mord et creuse».  Sabine Sicaud n’est sans doute pas Arthur Rimbaud, mais certains de ses accents sont poignants : «Crier à m’arracher la gorge / Crier comme une bête qu’on égorge». La révolte s’exprime sans retenue : «Je vous hais trop / Je vous hais trop d’avoir tué / Cette petite fille blonde / Que je vois comme au fond d’un miroir embué».

Si elle lui fournissait quelques rares moments de consolation, la poésie seule ne pouvait guérir la jeune fille. Après plusieurs mois de souffrance, elle s’éteignit le 12 juillet 1928, à l’aube de ses seize ans. Il faudra attendre une trentaine d’années (1958) pour que l’ensemble de son œuvre – une soixantaine de pièces – soit publié dans un recueil aujourd’hui épuisé (1). Certains de ses poèmes ont par ailleurs été traduits et publiés en anglais et en portugais.

Dans son indispensable « Histoire de la poésie française », Robert Sabatier ne consacre pas moins de cinq pages à la petite poétesse de La Solitude : «Telle quelle, elle donne une leçon de poésie, et de poésie nouvelle à ses aînés et ses aînées. Ce n’est pas la frêle invention dont bien des enfants sont capables, mais une poésie réelle et mûre comme un jeune fruit».

Même si l’on retrouve ici ou là, souvent dans des anthologies, quelques-uns de ses poèmes, la réputation de Sabine Sicaud n’a pas véritablement atteint le grand public. Le cercle de ses lecteurs demeure restreint. Il est difficile de ne pas comparer la discrétion de cette destinée littéraire à la flamboyance médiatique qui a entouré une certaine Minou Drouet, autre enfant écrivaine qui, trois décennies plus tard (en 1955), devait défrayer la chronique tout en suscitant autant d’interrogations et de polémiques que de véritables admirations.

Gérard Goutierre

Photo: Sabine à 11 ans. Source: Bibliothèque d’Agen

(1) «Les Poèmes de Sabine Sicaud», Stock, 1958 (épuisé)
On consultera avec profit le blog canadien très complet de Guy Rancourt

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1 réponse à Le chant douloureux de la petite poétesse de La Solitude

  1. Marie-Hélène Fauveau dit :

    merci pour cette découverte…et je partage votre phrase sur Minou Drouet…et je cherche le livre de 1958…

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