Le souvenir de Déodat de Séverac

« Séverac fait de la musique qui sent bon! »,  déclarait Debussy à propos du compositeur occitan Déodat de Séverac  (1872-1921) dont le prénom lui-même (Déodat, variante locale de Dieudonné) fleure bon le terroir. Né à Saint-Félix-Lauragais (Haute Garonne), Séverac se forma à Paris auprès de Vincent d’Indy, avant de s’installer en 1910 à Céret (Pyrénées orientales), à une dizaine de kilomètres de la frontière espagnole.  Dans cette petite ville catalane de 8000 habitants, il allait croiser un certain nombre de jeunes artistes de première importance, attirés par la beauté et le climat du lieu. Le sculpteur barcelonais Manolo Hugué, dit Manolo, avait ouvert la voie. Il y avait invité son grand ami Picasso qui y fit plusieurs longs séjours, souvent en compagnie de Georges Braque.  L’Espagnol Juan Gris s’y rendit également, ainsi que le peintre Auguste Herbin, venu du nord de la France. En quelques années, la ville de Céret devint « La Mecque du Cubisme », selon l’expression d’André Salmon.  Le musée de la ville, ouvert dans les années 1950, renferme quelques-uns des plus beaux tableaux ou sculptures de cette période d’exception.

S’il avait noué des relations d’amitié avec la plupart des artistes, notamment Picasso (« Déodat de Séverac est toujours l’un de mes meilleurs souvenirs de ma vie d’art », déclara ce dernier), son travail de compositeur resta très en dehors des théories révolutionnaires de ses compagnons. Contemporain de Ravel et de Debussy, il n’en subit guère les influences et resta fidèle à son esthétique impressionniste, désireux avant tout de traduire au mieux l’esprit de ces régions qu’il aimait tant. Il se passionne pour le folklore, harmonise de  vieilles chansons de France, mêle des rythmes de sardane à sa cantate « Cant del Vallespir ». Son étrange « Héliogabale », tragédie lyrique créée aux arènes de Béziers en 1910, requérait la présence d’une « cobla » le petit ensemble traditionnel de la Catalogne, au milieu de plusieurs orchestres d’harmonie.

Le titre de ses pièces pour piano : « Cerdaña », « Chant de la Terre », « En Languedoc », ou encore « Soir de carnaval sur la côte catalane »,  témoigne d’un talent  original, peu sensible aux modes, indifférent aux courants parisiens. Il avait  pourtant fait partie de ce milieu parisien, lors de ses études à la Schola Cantorum et aussi quand il était devenu assistant du célèbre compositeur espagnol Isaac Albeniz. Apollinaire le connaissait: son nom a été retrouvé dans un carnet d’adresses du poète. Et, dans un courrier envoyé à l’écrivain Lemercier d’Erm, en 1909, Apollinaire avait pris soin de préciser que Déodat de Séverac donnerait un récital à la suite de sa conférence sur les jeunes poètes.

Il n’y eut point, à notre connaissance, d’autres relations entre le compositeur et l’auteur du recueil « Alcools ». Il est vrai que ce dernier n’a jamais manifesté une grande appétence pour la musique savante, au point d’être passé totalement à côté de la création en 1913 au théâtre des Champs-Elysées, du « Sacre du Printemps » de Stravinsky, et même du scandale qui l’avait accompagnée, ce qui est plus étonnant encore.

Au  XXe siècle, alors que le nom de Déodat de Séverac n’apparait qu’au compte-gouttes dans les programmes de concerts, c’est à un très grand interprète français d’origine italienne, Aldo Ciccolini, que l’on doit d’avoir révélé au public sa musique pour piano, radieuse et pleine d’élégance. Après avoir rendu populaires les chefs-d’œuvre d’Erik Satie  (c’est grâce à son enregistrement de 1956 que le monde entier avait découvert les merveilleuses « Gymnopédies »),  Aldo Ciccolini mit tout son talent au service de l’œuvre pianistique du compositeur de Céret dont il enregistra l’intégrale. Cette passion pour le compositeur français le conduira même à souhaiter être enterré près de sa tombe.  Décédé en  2015 à l’âge de 89 ans, après une vie exclusivement et totalement consacrée à la musique, Aldo Ciccolini a été inhumé un an plus tard au cimetière de Saint-Félix-Lauragais, avec Déodat de Séverac comme voisin d’éternité.

Gérard Goutierre

 

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Une réponse à Le souvenir de Déodat de Séverac

  1. Trouvé ça à propos de Delteil :  » Tout au long de l’année 1930, Delteil a continué à assurer la représentation à Paris de la blanquette de Limoux, pour le compte de la marque Génie. Il est associé dans cette affaire de vins à Mme Déodat de Séverac et au musicien Marie­Joseph Canteloube. »

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