Masque et refosco

Sans doute vers la toute fin du 18e siècle ou au tout début du suivant, un comte aimait se promener dans Venise, afin de jouir plusieurs mois d’affilée, de la « liberté » de circuler masqué. Tout en regrettant le Venise d’antan avec  « ses vaisseaux, ses galères, ses fêtes admirables », le comte Pastinati, se disant né en 1761, avait couché de sa plume un bref éloge du masque sur du papier. L’accessoire, un maschera de couleur blanche, s’accompagnait d’un manteau de taffetas noir nommé tabaro et d’un capuchon de dentelle intitulé baüta, sans compter le port d’un chapeau. Habillé ainsi, on pouvait s’adonner à la scopophilie, soit la satisfaction de tout regarder possiblement sans être vu. En même temps l’on peut se dire à quoi bon, si la plupart des Vénitiens circulaient tous masqués, mais les mémoires du comte n’allaient pas jusqu’à ce paradoxe, préférant le noyer dans un verre de refusco, vieux cépage du Frioul-Vénétie. Il se trouve que toutes ces considérations étaient couchées dans un journal de bord que l’écrivain Henri de Régnier (1864-1936) trouva par hasard, oublié sous le siège d’une gondole, un jour qu’il se rendait à Murano pour voir un miroir à vendre dont on lui avait vanté la qualité.

Dit ainsi, le récit commençait bien. Il avait été publié en 1924 dans un ouvrage que le poète, écrivain et académicien Henri de Régnier, avait titré « Les bonheurs perdus ». Pourquoi s’attacher à cette nouvelle particulièrement? Pas seulement pour saluer l’occurrence d’une trouvaille à bord d’une gondole mal entretenue, mais surtout parce que plus de deux siècles après son écriture, le port du masque est devenu tout autre chose. D’abord on s’en souvient pour des raisons sanitaires, afin d’éviter les postillons transmetteurs du covid, mais aussi, parce que l’anonymat a changé de perception. D’une part, il y a l’appétence de beaucoup de monde tentant de se faire à tout prix un nom sur les réseaux sociaux, ou la panique visant les gens déjà célèbres à garder cet attribut. Il existe depuis peu une sorte de compétition tout à la fois collective et individuelle, consistant à afficher le maximum de followers, jusqu’à atteindre un seuil rémunérateur. Ensuite et même enfin, il y a ces raisons sécuritaires qui poussent les acteurs du monde numérique à identifier les usagers par leur visage, ce qui met tout de même à mal la base de l’anonymat. Ladite « reconnaissance faciale » est une plaie contemporaine.

On se souviendra d’un jeune trader téméraire ayant engagé tellement l’argent de la banque qui l’employait que l’écho du désastre rattrapé de justesse avait retenti sur les cinq continents. L’homme en question était devenu immédiatement célèbre et son rêve, avoua-t-il peu après, était de redevenir « Mister Nobody ». On se remémorera aussi les « Trois musiciens » de Picasso, dont les trois masques occultaient dans l’ordre: lui-même, Apollinaire et Max Jacob. Le secret étant percé, il n’en fut que meilleur.

L’anonymat conféré par le masque ou un simple loup (limité aux yeux et à la partie supérieure du nez), protégeait les célébrités vénitiennes de l’époque, un prince ou qui que ce fût souhaitant se fondre dans un déguisement d’apparat ou de carnaval. Le seul moyen de nos jours d’en porter un, est de prétendre avoir contracté une grippe mais, on peut se demander combien de centaines de mètres il serait possible de faire dans Paris avec un vrai, vénitien ou inca, sans s’attirer le contrôle d’un officier de police.

Retranscrit par Henri de Régnier, le comte Pastinati prétendait que cette permission de se masquer faisait déjà l’attrait de Venise, attirant les étrangers.  Il évoquait (déjà), « le droit à l’incognito » et, le « refuge inviolable » que le maschero représentait. Le cahier du comte ne faisait qu’une vingtaine de pages. Sans nul doute inachevé, il narrait l’agrément des « mille intrigues » qu’il n’aurait pas été possible de nouer sans masque. L’auteur oubliant son manuscrit, avait laissé traîner un texte dans lequel il racontait avoir été heureux à Venise, entre le café, les fêtes et les théâtres. Comment il avait été amoureux en concurrence avec d’autres, d’une certaine Bettina Bettini.

Henri de Régnier avait rapporté ce journal chez lui. Ce journal à peine amorcé, lequel transposé dans un recueil trouvé fin 2025 sur une poubelle de la rue Brancion à Paris, vient rappeler au lecteur fortuné lui aussi par ce coup du hasard, que le bonheur se vit « caché » car « il en coûte trop cher pour briller dans le monde », ainsi que le rappelait Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794) dans une fable intitulée « Le Grillon ». Le « vivons masqués » n’est qu’une extension de ce conseil (sage).

PHB

N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Livres. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Masque et refosco

  1. Annie T dit :

    Un journal oublié, trouvé à bord une gondole…
    Ne peut-on pas soupçonner un subterfuge de l’écrivain?

  2. jean cedro dit :

    Paradoxalement, le masque vénitien, ce loup limité à la partie supérieure du visage, ne permet-il pas aussi -en plus de garantir un certain anonymat, d’autant plus excitant qu’il n’est pas complet – de mieux voir ? A l’instar du masque de théâtre grec, la « persona » qui, lui, couvrant tout le visage, assure à l’acteur de faire sonner sa voix (per-sonare) plus loin et plus fort.
    En encadrant le regard, en faisant focus sur l’organe visuel, on aiguise la vue, on perce à jour. Mieux voir quoi ? Eh bien, le théâtre de la vie, dans une ville où la terre, l’eau et les ombres des palais brouillent les formes, et où l’autre est aussi un acteur en puissance, qui participe du même jeu, sur la scène de la Venise chatoyante et mystérieuse des 18 et 19 ème.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *