Quand Lou prenait ses précautions

C’est ce que l’on appelle des directives anticipées, mais pas un testament. C’est ce que Louise de Coligny-Châtillon avait d’ailleurs précisé en tête d’un document rédigé à l’automne 1961, deux ans presque jour avant son décès. Cet autographe, qui sera mis aux enchères lundi à Drouot, contenait surtout un avertissement formel. Car Lou, l’amante incandescente de Guillaume Apollinaire, avait insistait-elle, une « très grande crainte » d’être enterrée vivante. Née le 30 juillet 1881 à Vesoul et morte le 7 octobre 1963, Louise de Coligny, que Wikipédia présente comme une aviatrice qu’elle avait été, réclamait que son médecin fût présent le jour dit, afin de vérifier l’état de son cœur et lui injecter une dose d’adrénaline dont on ne sait si c’était pour la réanimer ou l’achever, le texte n’étant pas clair sur ce point. Elle enchaînait par des dispositions à prendre concernant sa présentation, comme le fait d’être habillée d’un pyjama de soie blanche. Sans oublier un Christ d’ivoire, un chapelet, des roses rouges étalées sur le cercueil, un portrait de Charles Cousin (son notaire), entre autres choses, mais pas de petit en-cas et encore moins d’opium pour rêver, vu qu’il devait être bien établi qu’elle serait alors morte pour de bon.

On peut se moquer de ceux qui craignent d’être enterrés vivants, mais le cas n’est pas rare. Comme cette américaine de Southfield qui avait été, ainsi que le rapportait une édition récente du New York Post, conduite à la morgue, supposément décédée (en 2020) du Covid 19. Sauf qu’on le devine, cette femme qui s’appelait Timesha Beauchamp, avait fini par reprendre ses esprits. Comme à cette époque ravagée par l’épidémie, on ne s’embarrassait pas trop d’embaumement, on imagine la suite expédiée, cauchemar des gens souffrant de taphophobie (la peur de…), comme Chopin ou Alfred Nobel, cités par le site Médecine des Arts.

Cette lettre de précaution, sera donc mise à l’encan lundi. Elle sera accompagnée de trois autres pièces écrites, dont une photographie dédicacée. On y apprend encore qu’elle souhaitait un enterrement de troisième classe au chic cimetière de Passy où l’on peut voir sa tombe (photo ci-dessous), dans sa simplicité blanche, non loin de l’auteur calorifique des S.A.S, cela pour l’anecdote.

Il est nécessaire de rappeler pour les non-spécialistes que Louise de Coligny, dite « Lou », a été l’une des grandes affaires amoureuses de Guillaume Apollinaire. Lequel lui écrivit au moins deux cents lettres sans compter plusieurs dizaines de poèmes dont le contenu réveillerait la sexualité du plus platonique des chefs comptables. Ils s’étaient rencontrés en 1914, juste avant que l’écrivain ne parte à la guerre. Notamment dans un hôtel de Nîmes qui existe toujours, ils avaient épuisé dans une seule chambre et en quinze jours, toutes les extravagances possibles de l’amour charnel. Ce qui fait sans doute qu’elle avait pu passer à autre chose, laissant une blessure béante dans le cœur d’Apollinaire. Faille qu’allait compléter un éclat d’obus frappant le poète sur le front. Depuis la guerre d’ailleurs, il lui avait écrit : « Si je mourais là-bas sur le front de l’armée/Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée/Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt/Un obus éclatant sur le front de l’armée/Un bel obus semblable aux mimosas en fleur ». Elle était son « unique amour », sa « grande folie ».

Heureusement que la providence avait mis sur la route du poète une certaine Madeleine, apparue dans le même compartiment de train que lui. C’est ce que l’on appelle sur les terrains de foot « une passe décisive ». Il n’empêche que la nouvelle n’éteindrait pas totalement ses douloureux regrets de la liaison précédente, désormais « hors jeu ». Ils s’étaient retrouvés un jour bien plus tard du côté de l’Opéra et, selon un témoignage recueilli auprès de Lou par l’ami d’Apollinaire André Rouveyre, la rencontre avait été décevante et les propos échangés amers.

D’où l’intérêt au passage, de faire dentiste ou banquier plutôt qu’écrivain et poète. C’est certes moins rigolo mais moins stressant. D’ailleurs dans le lot proposé par Drouot, on y apprend qu’elle avait son compte à la banque Meyer, 20 rue de la Baume à Paris. Ce genre d’endroit dont les agios stérilisent dès l’entrée, toute espèce de sentiment et d’élan charnel.

PHB

À propos de cette vente: https://drouot.com/fr/l/31961409-louise-de-coligny-chatillon-dite-lou-1881-1963-aviatrice
Source images: Drouot capture d’écran, ci-contre la tombe de Lou au cimetière de Passy (©PHB)
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