C’est dans la façon dont elle observe les êtres et les choses, surtout les êtres, qu’Emmanuelle Devos s’impose. Comme dans « La vie domestique » qui sera dès mercredi, diffusé par Arte. On la voit assise lors d’une soirée de bourgeois banlieusards, écouter avec une sorte de stupéfaction calme et muette, les sottises sexistes de son hôte et les banalités des autres commensaux. D’une manière plus générale, on regarde son stoïcisme, sa moue boudeuse, le tout teinté d’un voile de consternation, devant les formules convenues qui sortent de la bouche des convives, y compris son mari. Dans ce film sorti en 2012, Isabelle Czajka, dépeint la société des banlieues aisées mais stériles, le décor bien sûr avec de jolies villas cernées de pelouses impeccables, mais surtout le quotidien de quatre femmes ayant arrêté de travailler pour élever leurs enfants, conférant à leurs maris respectifs un rôle d’une importance anormale. Juliette (Emmanuelle Devos) incarne une femme qui semble prise au piège de ce quotidien sans surprises, de cette mécanique bien huilée de la vie respectable, entre bonnes écoles, séances désespérées chez le coiffeur et maris ni drôles ni spirituels mais qui tentent de l’être.
Juliette est la seule des quatre femmes qui tentent d’y échapper, en cherchant à retrouver un job dans le domaine de la littérature. Emmanuelle Devos, une fois encore excelle, donnant à cette plongée au sein d’une société de cadres nantis, un aplomb sans lequel le scénario s’affaiblirait. Elle personnifie la résistance dans une vie « domestique » qui donne le titre au film et qu’il faut considérer dans tous les sens de l’épithète. La décence de son personnage, le très léger mépris qui perce dans ses expressions donnent non seulement une colonne vertébrale, une qualité au film, mais ils sont aussi la marque de fabrique des différents personnages qu’elle a pu interpréter ici où là. Emmanuelle Devos s’impose toujours, comme d’autres grandes personnalités du cinéma avant elle, reléguant subséquemment des rôles secondaires à la lisière du troisième rang. Et apportant de surcroît une densité que les seuls réalisateurs à eux seuls n’auraient pu apporter. Il y a des longs métrages ainsi qui passent de l’inconsistant au substantiel grâce à un acteur ou une actrice pondéraux.
La concernant, on pense par exemple au film « Les parfums » sorti en 2020, signé Grégory Magne avec Gregory Montel (mister 10%), second rôle qui pour le coup fait mieux que tenir la route, face à un personnage dont le flair en matière de parfum et d’odeurs, lui permet de gagner sa vie. Elle le regarde comme un simple chauffeur, dominante, froide, riche d’un savoir-faire convoité par les industriels, tandis qu’au fur et à mesure, le rapport de force s’équilibre. La part d’humanité finit par sortir d’Anne Walberg (Emmanuelle Devos donc), laquelle finit par comprendre la valeur de Guillaume son accompagnateur et se décide à lui transmettre ses connaissances en matière de fragrances. D’une relation hiérarchique, résulte finalement un échange valorisant l’un comme l’autre, rendant ce film attachant. Comme pour « La vie domestique », « Les parfums » échappe à ce qui aurait pu n’être qu’un aimable téléfilm.
Plus intéressant encore est « Numéro une », un titre de Tonie Marshall co-écrit avec la journaliste du Monde Raphaëlle Bacqué. Sorti dans les salles en 2017, il racontait comment une femme ingénieur, était amenée à briguer la tête d’une grande entreprise du CAC 40, devant affronter pour ce faire une misogynie encore très active dans le milieu industriel français. Avant de perdre pied puis de reprendre la partie, un brin désabusée, Emmanuelle Blachey (Devos) affronte ceux qui cherchent à l’en dissuader, impose son autorité et ses compétences. En trois mots, elle leur tient tête et c’est ce qui fait qu’elle appartient en ce sens à ces héros de cinéma qui forcent l’adhésion du public tant leur comportement à l’écran inspire ceux que la vie quotidienne, privée et professionnelle, brise plus ou moins.
L’on songe à des actrices comme Kate Winslett ou Jessica Chastain, lesquelles portent des histoires entières sur leurs épaules, avec leur seul talent en bandoulière. Fatalement les réalisateurs se les arrachent, achetant de ce fait, tout à la fois l’étincelle, le carburant et au bout du compte le moteur qui va tirer leur film. C’est en outre, avec une subtilité particulière qu’Émannuelle Devos est de ceux-là.
Paola Andreotti