Les vertus sacrées du Plexiglas

C’était l’un des lots phares d’une récente vente aux enchères d’objets d’art. Une « vanité » signée d’une artiste reconnu, en l’occurrence un crâne humain en bronze suggérant la fugacité de la vie. La pièce était qualifiée « d’emblématique » par l’expert qui terminait ainsi sa description: « Une œuvre sacralisée par la présence du Plexiglas qui sépare la sculpture du spectateur. » Cette précision inattendue nous ramena à notre condition de béotien, nous qui pensions naïvement que le cube en acrylate servait principalement à protéger la sculpture de la poussière. En fait, l’écrin transparent rendait l’objet sacré. Un amateur en fit l’acquisition pour un peu plus de 18.000 euros, Plexiglas compris. En matière d’art, et surtout s’il s’agit d’art contemporain, les commentaires ne sont pas à la portée du premier venu. Le minimalisme, les monochromes, et d’une façon générale l’art conceptuel ont modifié le métier du critique. Le commentateur officiel a dû inventer un nouveau langage pour donner plus de poids, donc plus de valeur, à la pièce dont il est chargé d’assurer la promotion.

Il est souhaitable qu’il dispose d’un vocabulaire riche et recherché. Dire que l’artiste a « revisité » un sujet ancien n’est plus suffisant ; la formule peut même passer pour ringarde. On parlera plutôt de « matérialité, d’ homogénéité  (ou d’hétérogénéité), de physicalité, voire de réflectivité ». Il ne s’agira d’ailleurs plus d’une « œuvre » mais d’un « travail ». L’artiste ne se contente pas de le présenter au public: il « invite », il « convoque » et surtout il « interroge ». Tel artiste « explore la tension entre substance organique et forme conceptuelle », tel autre « explore la forme sculpturale à travers le langage du dessin et de la géométrie ». Certains « interrogent l’unicité, la permanence et la propriété de l’œuvre », d’autres « interrogent les frontières traditionnelles entre l’objet, son environnement et le spectateur ». Ce dernier est parfois pris à partie, l’artiste l’engageant « dans une expérience active du regard ». À noter que certaines formules sont interchangeables, ce qui peut aider un artiste débutant.

Autant de questionnements, mis bout à bout, peuvent expliquer que des amateurs pleins de bonnes intentions sortent de la galerie ou du musée avec un gigantesque point d’interrogation sur la tête, façon professeur Nimbus. Ils penseront peut-être à la remarque de Jean Clair (ancien conservateur du Musée national d’art moderne): « Plus l’œuvre se fera mince, plus savante son exégèse. »

L’art contemporain n’est pas le seul domaine qui suscite l’utilisation d’un langage sophistiqué, voire ésotérique. La littérature se complait parfois à de savantes analyses dont on peut se demander si elles servent sa cause. Grand ami d’Apollinaire, l’écrivain dandy Louis de Gonzague Frick aimait utiliser des mots rares, des formules anciennes et des tournures archaïques. Dans un savant ouvrage qui lui est consacré, les chercheurs ont peut-être été influencés par ce style et préviennent ainsi le lecteur: « L’abondance des notes dans cette étude est manifeste et aurait pu dériver du principe d’opposition à la poussée vers la flexibilité des sources médiatiquement argumentée par X. et perceptible dans la froideur qui accueille, sur ce point, certains travaux de chercheurs. »

Apollinaire lui-même, s’il tombe dans les griffes d’experts, risque parfois d’y perdre son âme. Voici comment un savant professeur expliquait un passage du poème « Palais » dans Alcools (« Dame de mes pensées au cul de perle fine … »): « L’antanaclase  est préparée par la répétition en chiasme d’un couple hétérogène. (Cul /perle, perle/cul) et le retour de pensées à la césure. La dissimilation sémantique est soutenue par l’opposition minuscule-majuscule (que ne justifie pas l’usage) et la structuration dialogale du passage (question/réponse). On note une forte dissonance entre, d’une part, le symbole de perfection précieuse et un allégorisme d’inspiration baudelairienne, et, d’autre part, la nature du référent et le choix lexical. »

Le bon Guillaume aurait sans doute été flatté d’analyses aussi fines. Et peut-être aurait-il explosé de son gros rire saccadé que lui connaissaient tous ses amis. Pour être tout à fait complet dans la citation, il convient de préciser que le « choix lexical » dont il était question est le mot « cul ».

Gérard Goutierre

 

NDLR: Toutes les citations de cet article sont récentes et authentiques.
Illustration: ©LSDP

 

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2 réponses à Les vertus sacrées du Plexiglas

  1. Oui, que de blablas souvent pour cautionner quelques pitoyables crottes de mouches !
    J’applaudis à la lucidité de votre point de vue !

  2. Pierre DERENNE dit :

    Un être qui m’est cher, me gâche parfois la visite d’une expo par un laconique : »foutage de gueule »

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