Ambon, sa gare et son fantôme

Il était descendu là, sur le quai minuscule de la gare d’Ambon, suivi de sa toute nouvelle épouse Jacqueline. Tandis que le train reprenait sa route, ou plutôt sa voie, vers Saint-Nazaire. Guillaume Apollinaire, dont c’était la dernière année sur Terre, se rendait plus précisément à Kervoyal, hameau de bord de mer qui ne forme aujourd’hui plus qu’un avec la commune de Damgan (Morbihan). Pour se rendre à Kervoyal, il avait dû prendre quelque chose entre la calèche et la carriole, parce qu’en 1918, ce n’était pas encore l’heure des mobilités variées. Encore qu’en 2026, la régression fait que la ligne Saint-Nazaire -Vannes et inversement se fait par la route car le trajet ferré a été supprimé et les volets de la gare d’Ambon ont été tirés en 1947.  C’était donc une ligne toute neuve qu’Apollinaire et sa femme avaient empruntée puisqu’elle était en service depuis 1903. Les gares abandonnées ont connu différents destins plus ou moins glorieux après leur révocation, de salle de cinéma à agence pour l’emploi en passant par bâtiment de co-working à la noix. Celle d’Ambon n’avait convaincu personne d’en faire quelque chose. Mais compte tenu du passage du poète et de la restauration achevée du bâtiment pile l’année dernière, il convenait d’aller jouer sur place les inspecteurs des travaux finis.

Et de constater qu’hélas, les artisans de cette réhabilitation n’ont pas cru bon d’y apposer une plaque rappelant le passage de Guillaume d’Apollinaire. Si on va par là, c’est vrai aussi à Tarascon, mais Tarascon c’est une autre dimension tandis qu’ici, les deux mains du chef de la gare d’Ambon ont dû sans doute suffire pour décompter les people ayant descendu le marchepied de la liaison Vannes-Saint-Nazaire.

Ce qui est extraordinaire en tout cas, c’est la taille du lieu. On ne peut rentrer dans cette bicoque en courant sous peine de s’écraser sur un mur. Admettons en effet qu’elle fasse cinq mètres de long, c’est bien son maximum et une jolie photo atteste sur sa façade, qu’elle n’avait jamais été tronquée. Elle était le lien avec le monde entier et les plus confiants pouvaient ici demander leur ticket pour les Amériques car, après tout, le port de Saint-Nazaire n’était qu’à 56 kilomètres.

Tout cela pour nous amener à dire qu’un point géographique gagné par Apollinaire, n’est pas juste le croisement d’une longitude et d’une latitude. Le savoir, fait que l’on s’y sent moins seul et qu’avec un peu de patience, son ombre bienveillante viendra vous réchauffer le cœur. C’est vrai sur le pont Mirabeau, à Landor Road (Angleterre), à Berlin, à Saint-Dizier, Nîmes ou Monaco.

C’est la vertu de l’Histoire et l’avantage de ceux qui aiment s’en imprégner. Franchir une rivière sur le même pont qu’utilisèrent Jeanne d’Arc ou Duguesclin pour vaquer à leurs affaires et régler au passage une vieille querelle avec les Anglais, fait que les plus fines oreilles peuvent encore capter le sifflement des flèches sorties à la hâte des carquois afin d’occire les membres de l’un ou l’autre camp. La solidarité du souvenir joue à fond pour peu que l’on prête l’oreille: passer à côté d’un tumulus vieux de 6.000 ans (ce n’est pas ce qui manque en Bretagne) peut vous conduire à surprendre le très vieil appel d’un groupe que vous ne soupçonniez pas avoir quitté dans une vie précédente.

C’est un peu comme la petite table à gauche juste en entrant au Café de Flore passé la terrasse couverte. C’est là qu’une réunion a un jour servi de fonts baptismaux aux Soirées de Paris. Une idée si bien ointe des meilleures intentions qu’elle survit encore de nos jours à ce que l’on dit. Au point qu’une minuscule gare perdue dans le Morbihan, rénovée pour le plaisir mais hélas désertée par les trains, a servi cette année de bien  mince motif de reportage. Apollinaire était arrivé là, plein de projets pour l’avenir, toujours debout malgré un éclat d’obus qui l’avait raté de peu à la guerre. Et qu’un vilain virus allait emporter peu de temps après. Revêtue de neuf, la gare d’Ambon ne se souvient pas, mais quelques-uns si.

PHB

Photo: ©PHB

 

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5 réponses à Ambon, sa gare et son fantôme

  1. Olivier Rauch dit :

    Mémoire des lieux mais aussi ré-appropriation des infrastructures. L’ancienne voie ferrée Vannes-Muzillac qui passe par Ambon est aujourd’hui devenue voie verte destinée au cyclotourisme. Apollinaire n’aurait-il pas aimé cette reconversion ?

  2. MARIE HELENE FAUVEAU dit :

    Y aura-t-il cette année des retrouvailles en mars au cimetière du Père Lachaise ?
    Merci de nous redire le jour, le lieu précis et l’heure…
    Sans nostalgie !

  3. MARIE HELENE FAUVEAU dit :

    Oui en Bretagne comme ailleurs beaucoup de voies ferrées sont devenues voies pédestres et cyclistes…
    Pour moi nul doute que cette reconversion serait du goût d’Apo

  4. Bertrand Marie Flourez dit :

    Une gare sauvée de l’histoire des machines.
    Il y avait donc une gare à Ambon, au service de tous, qui a vu passer des paniers pour le marché et des poètes convalescents. La halte témoigne de machines obsolètes mais de regards qui durent.
    « J’aimais j’aimais le peuple habile des machines
    Le luxe et la beauté ne sont que son écume »

  5. Gilder dit :

    Excellent texte ausi dôle qu’émouvant et bien écrit.
    Bravo PHB !
    Alfred Gilder
    Président de l’Association des écrivains combattants qui fit graver en 1928 le nom d’Apollinaire sur les murs du Panthéon

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