Le Te Deum de Charpentier, le temps d’un laps

C’est rare les Te Deum que l’on peut fredonner sous la douche les jours de grande forme, sans forcément savoir qu’il s’agit d’un Te Deum. Il y aura soixante-dix ans au mois de mai prochain que l’on avait prélevé un prélude dans l’œuvre de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) afin d’accompagner l’ouverture du Concours Eurovision de la chanson. Événement dont le premier opus s’est déroulé au Teatro Kursaal de Lugano, en Suisse. Sur la page de l’ORTF pour l’eurovision (1), ornant les premiers postes de télévision, il y avait cette musique à réveiller les morts (qui sera également louée pour le Tournoi des cinq puis des six nations dès 1957). Le responsable de ce choix d’illustration sonore fut entre autres le musicologue belge Carl de Nys. Lequel redécouvrit l’auteur et effectua en 1953, un premier enregistrement. Jusqu’alors tombé dans l’oubli, Marc-Antoine Charpentier revenait en surface sur la scène de l’Eurovision si l’on peut dire, avec un échantillon de Te Deum de moins de deux minutes. Cet artiste dont même la vie est très mal connue faute de traces et de témoignages, tenait là une sorte de revanche posthume.

Ce qui est étonnant dans la version que nous nous sommes procurée à l’occasion de cet anniversaire, c’est que le fameux prélude est précédé d’une « Marche de timbales », vigoureux solo de tambour signé par Philidor le Cadet (1657-1708). Il paraît que cela correspond à une pratique ancienne d’emprunt entre auteurs. Le son qui en ressort serait là pour apporter une solennité de bon aloi, convoquer les auditeurs et sans doute faire taire les incorrigibles qui continuent de parler alors même qu’un concert commence.

Restreindre un artiste à un prélude a quelque chose de terriblement frustrant. Bien qu’une séquence de 120 secondes corresponde assez bien à une humanité n’aimant pas s’attarder davantage que ce laps de temps, sur un sujet présenté par leur leur téléphone. Le Te Deum qui nous occupe, valait bien (et vaut toujours) bien mieux qu’un simple laps, dans ce monde avançant larghetto voire allegretto, sans se soucier de tout ce qui le borne.

Découvrir ce Te Deum qui nous vient de loin et qui résonne encore comme si la victoire française à la bataille de Steinkerque en 1692 (2) venait de se tenir la veille, découvrir  ce Te Deum disions-nous, cette tranche de musique sacrée apte aux triomphes militaires, impose de couper le téléphone et les sources de distraction.

À l’écoute, n’étant pas Haendel, Charpentier use de moins de ficelles mélodiques, d’astuces accroche-cœur, à l’instar de celles utilisées par son contemporain et confrère d’outre-Manche. Charpentier mérite par conséquent une attention soutenue, une ouïe de fidèle à l’église, afin de comprendre que décidément, il méritait mieux qu’un générique pour un tournoi de chansonniers. D’autant que dans notre version enregistrée, le Te Deum est suivi d’une messe puis, de litanies assez remarquables, par leurs délicates harmonies et la puissance des voix réunies.

Celui qui avait notamment composé pour Molière, lequel ne pouvait plus intégrer Lully dans ses pièces par décision royale, reste encore de nos jours un inconnu distingué. Sauf ses partitions autographes (550 en tout) dont la BnF avait publié des extraits dans un très bel album publié en 2016. Comme dans une peinture ou un livre, d’une façon générale, c’est là que le vrai curriculum se tient.

Ce qui nous amène à dire que par ailleurs, Philidor le Cadet faisait partie d’une famille de copistes en la matière. Le Cadet avait effectué chez les fifres et les tambours, des campagnes militaires qui durent l’inspirer, telle cette fameuse « Marche des timbales », juste avant le prélude du Te Deum. Les timbales étant des instruments de percussion à peau, on les frappait avec des mailloches afin d’obtenir une ambiance laissant penser que quelque chose de grand ou de grave allait se produire. Ce qui convenait parfaitement à l’introduction d’un Te Deum. Timbales et tambours ayant également accompagné des deuils ou des exécutions, ils peuvent en effet avoir l’humeur funèbre voire administrative: lorsque c’était le garde-champêtre qui les faisait vibrer pour annoncer toutes sortes de choses, des dates d’ouverture d’une foire agricole à la mobilisation générale. Dans ce dernier cas, avec extension au domaine militaire, Charpentier savait donc y faire, mêlant sonorités et vibrations, instruments et chœurs, pour un moment lumineux de gloire à Dieu. Un prétexte que l’humanité ne sait plus saisir car elle n’a plus le temps. Elle est dans les laps.

PHB

(1) Écouter le générique de l’Eurovision versus ORTF
(2) À propos de la bataille de Steinkerque
Image: portrait supposé de Charpentier

 

 

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