Bascoulard, dessinateur dessiné

Une fois n’est pas coutume, Marcel Bascoulard est entré dans les cases. Disons que le génial dessinateur berrichon (1913-1978) fait l’objet d’une bande dessinée, car de son vivant jamais il ne s’est laissé prendre au jeu des bonnes convenances. Le tout nouvel ouvrage de Frantz Duchazeau, (trop ?) sobrement intitulé « Bascoulard » (Éditions Sarbacane), la deuxième BD biographique au moins après « Monsieur Bascoulard de Bernard Capo » (Éditions Bulle Berry, 2013), nous plonge au fil de la vie de l’artiste. Un vagabondage de 160 pages, en noir et blanc, naturellement, dans les rues de Bourges, dans les années 70 d’abord, mais aussi au gré de retours en arrières sur la vie personnelle de l’artiste. C’est sombre et lumineux, il y a le fond et la forme, l’auteur nous emporte quelques décennies en arrière, quand un fantôme nommé Marcel Bascoulard a parcouru inlassablement les rues de la ville.

L’auteur et dessinateur Frantz Duchazeau est né à Angoulême, ça ne s’invente pas, il s’est initialement consacré au dessin et travaillé avec des scénaristes mais œuvre seul depuis une quinzaine d’années, au four du texte et au moulin du dessin, car ainsi « le dessinateur n’est pas au service d’un scénariste », plaide-t-il auprès des Soirées de Paris. Il a découvert Bascoulard il y a une décennie, à l’occasion d’une exposition collective d’art dit brut à la parisienne Halle Saint-Pierre, visitée également par Les Soirées de Paris (1). C’était au printemps 2015, un ouvrage biographique était concomitamment publié par Les Cahiers dessinés (« revu et augmenté » comme on dit depuis lors) (2). Frantz Duchazeau confie qu’il avait alors été « impressionné moins par les dessins que par les photos » de Bascoulard, et que sa fascination pour l’artiste était née d’une association entre deux facettes « à la fois pathétique et touchante de se prendre ainsi en photo » habillé en femme. Par la suite, « je suis tombé amoureux du personnage surtout en l’écoutant parler, d’un langage soutenu », qui peut étonner si l’on ne connaît que l’artiste en photo. « J’ai été captivé par son désintérêt du monde et de la société, il n’en attendait rien, il suivait son chemin propre, unique », explique l’auteur de BD.

Frantz Duchazeau a dessiné cet ouvrage à l’encre de Chine et au pinceau sur « du simple papier photocopie ». Il pointe s’être beaucoup documenté sur la vie de Marcel Bascoulard, au fil des livres comme sur le terrain, à Bourges, typiquement auprès du boucher qui est toujours là. Mais Bascoulard, la BD, reste une fiction, « je me sers d’éléments réels pour dire ce que je veux », clame l’auteur. La vérité, donc, mais pas toute la vérité et rien que la vérité. Liberté de l’artiste pour parler d’un autre artiste. Le dessin est parfois rapide, parfois précis, aussi précis que celui de Bascoulard quand il rapportait chaque ardoise, chaque pierre. Frantz Duchazeau assume cette diversité, ce contraste entre les cases très travaillées et celles plus rapidement exécutées. Car le nombre de traits ne fait pas la qualité du dessin, le trait juste vaut davantage que la surcharge. L’auteur rappelle d’ailleurs que Bascoulard aussi préférait exécuter ses dessins abstraits plutôt que la cathédrale Saint-Étienne si minutieusement reproduite, travail qu’il qualifiait de polycopie alimentaire.

L’éditeur de la BD, « Sarbacane », note que Frantz Duchazeau « continue ainsi d’explorer, toujours en noir et blanc, l’âme des laissés-pour-compte, des vaincus magnifiques ». On suit en effet le Berruyer, clodo puant, marginal, qui fait vœu de pauvreté, matérielle en tout cas, très radicalement, en se sachant si riche de bien d’autres choses, de liberté surtout, liberté de penser, liberté de mouvement, liberté de se préoccuper surtout de gagner suffisamment d’argent pour acheter du lait pour ses chats. On le voit croiser des passants dégoutés, gagner la bienveillance du boucher donc, du photographe aussi, le maire de Bourges de son côté semblant jouer un jeu ambigu. Frantz Duchazeau n’oublie pas la mémorable interview faite pour RTL par Stéphane Collaro (ci-contre), descendu de la capitale en voiture siglée de la radio. La BD nous ouvre les portes de cet univers, tout au long de la vie de l’artiste grâce à des flash-backs surtout celui de l’enfance, du drame familial, mettant en lumière le souvenir de la mère à la fois meurtrière et éternelle héroïne.

Aujourd’hui Bascoulard est une sorte de héros à Bourges, un personnage de l’histoire de la ville pour sûr. Il y a encore ceux qui l’ont croisé, rues Moyenne ou Porte Jaune, au pied de la fameuse Maison de la Culture ou face au Palais Jacques Cœur, autre célèbre enfant de la préfecture du Cher. Le talent de Bascoulard est reconnu, les fresques urbaines fleurissent lui rendant hommage. Le maire a annoncé que la ville Capitale européenne de la culture 2028 (eh oui) rendra dignement hommage à son enfant. « Oui, nous mettrons Bascoulard en lumière à travers diverses créations en 2028 », abonde Pascal Keiser, commissaire général de Bourges 2028, cité par Le Berry Républicain (qui est à Bourges ce que Le Télégramme est à Brest, un phare). On n’a donc pas fini d’entendre parler de Marcel Bascoulard, à jamais hurluberlu du pavé Berruyer.

Byam

(1) Sur le même thème à la Halle Saint-Pierre
(2) Dans les Cahiers Dessinés
Bascoulard, de Frantz Duchazeau, Éditions Sarbacane, le 4 mars 2026, 25 euros
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