Vertige et fièvre géologiques

Sauf au-dessous d’un volcan ou sur le miroir d’un glacier, la géologie ne convoque guère la littérature, l’art ou la poésie. Les strates carbonifères, les couches du Crétacé ou du Jurassique, saoulent vite les esprits les mieux disposés à s’instruire. S’il s’agit d’évoquer de surcroît un empire rocheux en voie d’aplatissement définitif, les plus braves quitteront la salle en réprimant un bâillement. Certes le prestige de l’Everest convoque encore les foules, au point d’ailleurs qu’on y constate de l’embouteillage sur la voie du sommet. Le Kilimandjaro ou le Mont-Fuji provoquent des rushs réguliers vers la position sommitale mais il s’agit bien de tourisme encore que dans le cas du volcan japonais, il y eut quelques artistes majeurs pour l’embrasser, tel le peintre Hokusai (1760-1849). Cependant nous en parlons au passé. Et pour ce qui est du monticule banal, l’engouement créatif frôle le point mort qu’il s’agisse du Mont-Valérien (Hauts-de-Seine) ou des Monts d’Arrée (Finistère). Et pourtant, dans ce dernier cas, comment ne pas être saisi d’un vertige cosmique tout en haut de l’un des sommets de ce coin de Bretagne, à 380 mètres au-dessus du niveau de la mer. Sur l’un d’eux, une chapelle surmonte les restes d’un monde perdu.

Perdu car il y a 300 millions d’années, en plein carbonifère, on a pu établir que la Bretagne toisait davantage les 3000 mètres et que sa situation sur le globe était plutôt du côté de l’équateur. Il y avait en outre beaucoup d’eau, l’atmosphère était tiède comme celle d’une couveuse, la lumière donnait aux antiques fougères un brillant excentrique et, des petits animaux dont nous portons encore quelque trace dans notre ADN, hésitaient encore entre le monde amphibie et les promesses de la vie en plein air.

Les 300 millions ne sont pas un chiffre tiré au hasard. Il y a de ça seulement six ans, une jeune géologue publiait le résultat de ses recherches à partir d’eau de pluie fossilisée récupérée en Bretagne. Ainsi, Camille Dusséaux a pu reconstruire, à partir d’éléments isotopiques, l’histoire du Massif armoricain, remontant lentement des tropiques tout en perdant du volume. Et qu’à ce titre on peut se demander si Saint-Malo ne va pas tôt ou tard percuter Helsinki. C’est à partir de ce genre de renseignements que l’on peut éprouver une forme de vertige cosmique et plus précisément géologique au lieu de se dire tout en haut de la crête, que tout ça ne vaut pas Megève.

Un département plus loin, dans le sud du Morbihan, ce n’est point le vertige mais la fièvre qui attend le visiteur. La fièvre de l’or et même de la « mine d’or » laquelle donne son nom à une plage, celle de Pénestin. Les falaises ici ont des airs d’Arizona, moins pour la hauteur que pour leur nuancier ocre. Le fait est qu’au 19e siècle on y a trouvé de l’or mais il fallait pour en trouver un demi-gramme, tamiser près d’un mètre cube de remblai. La ruée n’a donc pas eu lieu mais il en resté un endroit plein de charme sans qu’il soit nécessaire, sur ce coup, d’en appeler aux sciences géologiques. Tout au plus constateront les promeneurs, au vu des clôtures qui pendouillent dans le vide, que le trait de côte recule sous les assauts de la mer. C’est une histoire d’érosion là aussi très longue et la Russie un jour, verra arriver la côte bretonne au pied du Kremlin, sans coup férir.

Pour en revenir aux Monts d’Arrée et plus particulièrement à la chapelle du Mont Saint-Michel de Brasparts, il est à noter que si l’Ankou faisait encore, il y a peu, entendre le passage de son lugubre chariot, celui qui venait collecter les âmes des morts, fait désormais l’objet d’un avis de recherche. Selon nos informations, il a rendu le linceul qui lui servait de manteau, tout comme un cuisinier le fait de son tablier. Son chant funèbre n’effrayait plus personne, la faute en incombe paraît-il aux écouteurs fichés dans la plupart des oreilles d’aujourd’hui. L’Ankou a bien essayé de s’interposer en s’infiltrant sur les écrans des téléphones mais sa faible collecte de « likes » lui a fait jeter l’éponge. Il ne faisait plus peur, son apparition ressemblait à une blague. D’ailleurs quand il est parti se noyer, dans le lac artificiel au pied de la chapelle du Mont Saint-Michel de Brasparts, le seul témoin disponible était en train de faire un selfie.

PHB

Photos: ©PHB
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Une réponse à Vertige et fièvre géologiques

  1. Gilles Bridier dit :

    Vertige de la dérive des continents, le dérapage breton…

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